Thank you, Rob

Serai-je à la hauteur?…

Saurai-je ce soir vous dire tout le bien, et bien plus encore, que je pense de Rob McConnell?…

Bon. Ça commence comme ça.

Hier soir, au théâtre du casino (de Dieppe), le Big Band Christian Garros (de Rouen) donnait un concert dont le répertoire était un hommage à Ella Fitzgerald (de Newport News, Virginia — et de partout ailleurs bien sûr : elle était chanteuse de toute l’humanité : le bon et attentif Gene Lees raconte qu’elle chantait pour les enfants du quartier à chacune de ses visites au supermarché du coin de sa rue, et on l’imagine bien, légère tout à coup comme en sa première jeunesse, chantant A ticket, a tasket ou Do you know the Muffin Man? devant quelques mômes médusés, au rayon muffins et bulles de savon…).

Dans le rôle de la First Lady of Song, l’excellente Cécile N’Debi,

Cécile N’Debi à Paris en juin 2007

en toute virtuosité, en toute sincérité, en grande professionnelle qui sait adopter les qualités humaines de la grande dame à laquelle elle rend hommage (outre ses prouesses vocales bien sûr), s’acquittait de cette tâche ardue avec brio. Quant à nous autres, en toute simplicité, nous jouions à jouer comme l’orchestre de Count Basie, sous l’impulsion si enthousiasmante du parfait swingman Guy Prévost — il est activité plus pénible et moins désirable!

Au détour d’une simple évocation du parcours musical de la grande Ella, notre pianiste, Philippe Carment,

Philippe Carment - Bois Guillaume, juillet 2007

qui aime quand le jazz balance, raconta que la toute jeune Ella, qui se voyait et se rêvait danseuse, fut paralysée par le trac lors de sa première audition devant le chef d’orchestre Chick Webb. Incapable de bouger le moindre orteil… Et Webb lui demanda alors : « girl, can you sing? »…

C’était le début de la carrière que nous savons. Et si vous ne savez pas, précipitez-vous, bande de veinards : quel amateur de jazz ne donnerait pas une bonne petite fortune pour découvrir en néophyte absolu l’œuvre de l’immense Ella Fitzgerald?…

Bref. Le flegmatique Philippe eut cette réflexion évidente, empreinte du plus grand bon sens : « merci Chick Webb ».

Bien sûr! Non?… Combien de fois me suis-je dit cela… dans les domaines les plus divers. Merci, Gene Lees, d’avoir recommandé à Paul Desmond d’engager Ed Bickert lors de sa première programmation en club à Toronto!… Merci, Don Thompson, d’en avoir enregistré tous les concerts successifs!… Merci, Dizzy Gillespie, d’avoir aidé Chet Baker à se remettre à la musique après des années d’errance (le saviez-vous?…)! Et aussi, même si cela n’a rien à voir : merci, Jacques Martin, d’avoir su déceler le talent unique mais pas prometteur pour tout le monde du jeune Pierre Desproges (eh oui!)… Passons.

Immédiatement j’ai pensé au dernier disque de mon cher Rob McConnell, tromboniste (à pistons!), chef d’orchestre, compositeur, arrangeur canadien, récemment disparu, hélas, cent fois hélas…

Son dernier disque? En voici la pochette, assez « improbable », mais elle est pleine de sens:

Qui est Ted? Ted O’Reilly, bien sûr (à gauche sur votre écran)! Je suis bien content de mentionner son nom ici, qui n’apparaît sans doute pas souvent en France, moins souvent encore que celui de Rob! Je me souviens l’avoir vu souvent dans les concerts, à l’époque où je passais deux ou trois soirs par semaine dans les clubs de la ville. Un grand homme de radio de Toronto, tout entier dévoué à la cause du jazz. Il avait son émission bien sûr, mais encore : il enregistrait les concerts, les diffusait, en faisait la promotion, organisait les tournées, aidait à monter le matériel, à ranger quand tout le monde était parti… toujours prêt à filer tous les coups de mains nécessaires, et avec l’air de s’excuser de le faire… ou de dire « ce n’est rien, et c’est la moindre des choses, vous nous donnez tant de joie »…

Quant à Rob McConnell…

Une photo de ma toute première rencontre avec ce musicien hors-pair, avec son orchestre (le célèbre « Boss Brass », vingt musiciens, aussi bons lecteurs que solistes), avec son esprit, sa classe, son humour, son swing, sa bonne humeur… Toutes les autres photos (et il y en eut beaucoup, croyez-moi…) furent moins bonnes. Et je n’ai pas osé sortir mon appareil lors de ma dernière rencontre avec lui, chez lui, à Toronto, le 14 mars 2008… et bien sûr c’est trop tard maintenant. Il me restera ce regret…

Rob, qui savait être caustique et moqueur, dédia son dernier disque à son ami Ted. Un geste rare. Les grands musiciens n’oublient jamais de citer les petites mains invisibles. Ainsi Jacques Nasselet, à Bernay, n’oubliait jamais de remercier « le sympathique Jean-Claude », qui régissait la salle des fêtes et l’Abbatiale. Ainsi Marikena Monti, la grande chanteuse argentine, que je vis, un soir d’hiver à Montréal, offrir son bouquet de fleurs à la concierge du théâtre : « c’est pour vous, Marthe ». Marthe pleura, et, moi-même, je n’en fus pas bien loin…

Le savait-il, Rob, que ce serait son dernier disque?… Non, bien sûr… mais dans les notes de pochette, succulentes et truculentes comme d’habitude, il note, en commentaire à la piste 8, qu’il conclut sur un difficile contre-fa, « c’est peut-être mon dernier? »… Facétie qui, peut-être, en dit long… va savoir!

En tout état de cause, et j’espère que vous ne m’en voudrez pas de ne pas finir d’en venir au fait, c’est un hommage simple et fort, à la hauteur de la classe de ce grand musicien méconnu du grand public, et qui en dit long sur cette fraternité si spéciale et si attachante qui unit les musiciens, et peut-être bien les musiciens de jazz en particulier, ainsi que ceux, rares et précieux, qui croient en eux, tout simplement.

À mon tour bien sûr j’ai envie de dire « Thank you, Rob ». Merci pour tout. Le soir de cette photo j’ai trouvé un maître en jazz. Pour son jeu au trombone à pistons (à peine rentré en France, je suis allé en acheter un, et, depuis, j’essaie tant bien que mal d’en tirer quelque musique…), pour ses arrangements vertigineux et / ou bouleversants, pour sa façon d’être aussi, pour son humour musical et verbal. Et aujourd’hui je chéris la vingtaine de centimètres qu’occupent ses disques sur l’étagère du salon : ceux du Boss Brass bien sûr, ceux du tentet, du quintet, des trios, du duo avec Ed Bickert… sans compter les superbes collaborations avec Mel Tormé, avec Dave Frishberg, et sans compter les disques qu’il me reste encore à trouver : celui avec Phil Woods, notamment…

Merci, Rob, pour ta contribution à la grande et à la petite histoire du jazz. Merci pour les anecdotes, merci pour l’histoire du père d’Al Cohn (This may be your lucky day!…), merci pour la salade et pour les gniocchis trop cuits…

Mais là, cela tient de la very private joke. J’arrête.

Un soir à Toronto en 1995, le trio de Rob McConnell (avec Ed Bickert et Neil Swainson) terminait un engagement de cinq jours dans un des meilleurs clubs de la ville. Pour la troisième soirée consécutive, je me trouvais dans la salle. J’avais apporté mon appareil photo. Au cours du deuxième set, Rob prit le micro et dit : « Il y a dans la salle un jeune homme avec un appareil photo. Il était là, derrière ce pilier, il y a deux minutes. Il est parti? ». Je crus que je l’avais dérangé. Je me fis tout petit. « Parce que tout à l’heure, à la pause, il m’a demandé si on jouerait Maybe you’ll be there. Ma foi, je me demande bien comment il peut connaître cette chanson! Il n’était pas né quand elle a été composée! Moi-même je n’étais pas né quand elle a été composée! J’imagine qu’il doit écouter nos disques… Alors bon, on va lui jouer cette chanson, composée par Rube Bloom et Sammy Gallop, Maybe you’ll be there. »

© Loïc Seron – 02 juillet 2010

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Un commentaire pour Thank you, Rob

  1. Xavier dit :

    C’est un très bel hommage et ton texte est très émouvant.
    Dès que je l’ai eu terminé, j’ai pensé à ce thème qu’a écrit Bill Evans en hommage à son frère tout juste disparu : « we will meet again ». Thème associé à six autres dans cet album qui me secoue chaque fois que je l’écoute : « you must believe in spring ».
    C’est la formidable puissance de la musique que de nous donner de revivre, en l’écoutant, les doutes, la souffrance et l’espoir qui ont animé ceux qui l’ont écrite.

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