Le meilleur orchestre de tango du monde : Leopoldo Federico

Aujourd’hui je regarde quelques photos prises à l’automne dernier. Enfin, au printemps dernier. Là-bas, c’était le printemps… On monte dans l’avion dans un pays où l’hiver arrive à grands pas, et on atterrit une quinzaine d’heures plus tard dans un pays qui regarde vers l’été… Et on n’a rien vu passer, à part quelques chariots chargés de bagages, quelques plateaux-repas, et un blockbuster, mauvais lui aussi… Un peu groggy, un peu endormi, à l’escale, on a aperçu la baie de Rio, au loin, depuis les salons d’attente de la zone de transit. Jamais été aussi près… On aurait eu le temps d’aller en taxi prendre le petit déjeuner à Ipanema, en pensant à Jobim bien sûr, mais on a pris le mauvais embranchement au sortir de l’avion, et on a atterri, si je puis dire, dans la zone dont il est interdit de sortir… On a donc attendu, prisonniers internationaux, en rongeant moult freins, et en pensant à ce qui nous attendait là-bas.

Leopoldo Federico - Buenos Aires, 06 novembre 2009

Là-bas, c’est en Argentine. Et là-bas nous attendait, entre autres! — mais nous ne le savions pas — ce vieux monsieur au sourire bienveillant, qui est une légende pour les Argentins. Tout est relatif, n’est-ce pas : qui, en France, connaît Leopoldo Federico, le dernier « dinosaure » du tango argentin? L’égal, et le pair, de géants comme Astor Piazzolla. Un musicien et chef d’orchestre qui a fait une carrière exemplaire — qu’à quatre-vingt deux ans il poursuit vaillamment, autant que la crise mondiale, qui affecte le monde de la culture autant là-bas qu’ici, le permet?…

[Une question annexe serait de savoir si la « crise financière mondiale » affecte réellement le monde de la finance. J’entends aujourd’hui que, depuis le début de cette crise, 11400 milliards de dollars ont été « injectés » pour la résorber. C’est possible, ça?… Bon. Hors-sujet. Mais ça me rappelle une indignation de Rob McConnell, évoqué dans le billet précédent : en mars 2008, un homme politique américain, gros bonnet républicain, marié, puritain, etc, avait été surpris avec une prostituée de luxe, qu’il payait 5000$ la passe. Rob s’était exclamé, en toute sincérité : « mais à ce prix-là, il peut se payer un big band! »…]

Bien sûr, comme tout le monde ou presque, je n’avais jamais entendu parler de lui… Mais j’ai eu de la chance : à Paris, un peu par hasard, j’ai rencontré l’un des jeunes musiciens les plus prometteurs du tango nouveau : Matías Gonzáles. Un Argentin de Paris. Bandéoniste, comme il se doit. Très accompli, déjà. Très investi. Je lui ai dit que je voulais photographier les musiciens argentins qui vivent en France, et que je projetais de faire un voyage à Buenos Aires. J’ai eu tout de suite droit à son grand sourire, et à son aide précieuse. Et, dès notre deuxième rencontre, à sa chaleureuse accolade, très argentine.

Quelques mois plus tard, donc, je me retrouve dans cette file d’attente :

Je suis à Buenos Aires avec mon père. Rien que ça, déjà, c’est quelque chose, croyez-moi! Grâce à Matías, qui, nouveau hasard heureux, se trouve être en Argentine en même temps que nous, nous avons appris qu’un concert gratuit de « Leopoldo Federico y Orquesta » est organisé par le quotidien Clarin. Au téléphone, Matías m’a dit : « tout simplement, c’est le meilleur orchestre de tango du monde! Et c’est le plus beau jour de ma vie parce que Leopoldo m’a demandé de jouer dans son orchestre, ce soir-là, en remplacement d’un de ses bandéonistes! »

Le concert est complet, bien sûr… mais on parlemente, on explique, et finalement Matías se débrouille pour nous faire entrer. Et alors là…

Deux heures d’un plaisir immense, indescriptible. Mon père me dira plus tard : « tu étais en lévitation »… De temps en temps, la réalité me frappe de plein fouet : je suis à Buenos Aires, devant un orchestre magnifique, au premier rang d’une foule vibrante, enthousiaste, mise en transes par une musique puissante et fine, délicate, des plus passionnées, des plus émouvantes… Le reste du temps, je suis sur un petit nuage, littéralement emporté par la musique et le spectacle. Je n’oublie pas de faire quelques photos, quand même… En numérique, vous l’avez sans doute remarqué. Bof, bof, oui, je sais…

Matias Gonzales, Leopoldo Federico, Horacio Cabarcos - Buenos Aires, 30 oct 2009

Carlos Gari et le Leopoldo Federico Orquesta - Buenos Aires, 30 oct 2009

Deux heures au paradis… Et c’est fini. Et ça recommence! Le bis, c’est un pot-pourri des « tubes » du tango, et je reconnais à la fin le Adios Nonino, de Piazzolla. L’orchestre envoie ça avec une exubérance, une intensité inouïes. Les musiciens n’ont d’yeux que pour Leopoldo Federico, qui dirige depuis sa place (ce qui en soit est une prouesse incroyable, quand on sait combien les changements de tempo sont nombreux, et les nuances énormes…). On sent qu’ils vouent un amour et une admiration immense au Maestro, qui n’a pas cessé de leur envoyer des œillades, des baisers du bout des doigts, des petits signes d’affection, tout au long du concert.

Ça se finit sur un dernier accord énorme, à grands coups de soufflets, d’archets, avec une cascade de notes au piano. Et dans la salle, c’est le délire. Ovation debout, bien sûr, et vivas, et sifflets. Ça tangue de partout.

Dans le hall du théâtre, qui se vide petit à petit, les musiciens passent les uns après les autres, avec leurs boîtes d’instruments. Sourires, interjections, exclamations, embrassades… Quel métier incroyable, musicien… Le chanteur passe, salue quelques fans, pose la main sur l’épaule de mon père : « Chao, muchachos! ».

Un dernier merci à Matías, et nous partons. Il fait doux. La vie est belle.

Quelques jours plus tard, j’obtiens le contact de Leopoldo Federico par un journaliste spécialisé que j’ai rencontré au concert. Le Maestro est président de la Asociación Argentina De Intérpretes. J’appelle sa secrétaire, lui explique que j’aimerais faire quelques portraits. Deux jours plus tard, le rendez-vous est pris. Parfois, la vie du photographe est simple! J’avais eu le même bonheur avec le grand Mario Rigoni Stern. Deux coups de fil, et une invitation à passer le voir à Asiago… Je raconterai ça un jour.

Leopoldo Federico - Buenos Aires, 06 nov 2009

Leopoldo Federico m’accorde une demi-heure dans un salon de l’association. D’une amabilité exquise, et d’une disponibilité totale, il se prête à mes requêtes et nous passons un bon moment à bavarder, entre deux photos. Leica et pellicule, cette fois-ci, bien sûr. Et aussi, à sa demande, quelques photos numériques, qu’il utilisera peut-être pour sa « comm » — c’est l’échange dont nous avons convenu : une séance de photos contre le droit d’en utiliser quelques unes.

Il se détend quand je lui « permets » de prendre son instrument. Et, bonheur, il se met à jouer, tout doucement… on entend quasiment plus le souffle du bandonéon que les notes… J’ai posé mon enregistreur dans un coin. J’ai donc la bande son de cette séance… avec la musique, les « clic » de l’appareil, et les quelques mots que nous échangeons.

Une intuition? Il me demande tout à coup si je suis musicien. Et, du coup, il m’interroge sur les conditions de vie des musiciens en France. Me raconte les galères des musiciens argentins, la difficulté de faire vivre un grand orchestre… Que ces histoires sont familières, hélas…

Une secrétaire vient le chercher. Il serait bien resté plus longtemps à bavarder tranquillement, bandonéon sur les genoux! Il se lève lentement. S’excuse de devoir prendre congé… Merci et au revoir! À bientôt, revenez nous voir!… Revenez nous voir!…

Leopoldo Federico : un immense musicien qu’il n’est pas trop tard de découvrir!

•Avec son orchestre, en public : « De’antologia », chez EMI.

(Dans la voiture, lundi soir, tandis que je le raccompagnais à son hôtel, le grand saxophoniste américain Jerry Bergonzi (qui joue ce soir à Rouen) écoutait une plage de ce disque et n’en croyait pas ses oreilles : « quelle musique! quelle musique! »…)

• En solo, un album qui fut nominé pour les « Grammy » aux États-Unis : Mi fueye querido, chez TangoVia. Magnifique.

• Et au fait… le concert de Buenos Aires a été filmé! Je vois à l’instant que Matías Gonzáles en a mis un extrait sur le net : http://www.youtube.com/watch?v=I9vzak9bmsE

© Loïc Seron – 08 juillet 2010

Cet article a été publié dans Musique, Voyages. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

4 commentaires pour Le meilleur orchestre de tango du monde : Leopoldo Federico

  1. de dieuleveult bruno dit :

    Donc, ça se confirme, tu écris comme tu joues, en fin musicien. En plus, dans la pratique de ton Leica « d’Ingres » tu es aussi un artiste. C’est énervant à la fin !
    Plus sérieusement, merci de nous faire partager tes émotions de qualité devant des gens et des spectacles qui inspirent le respect. On se sent mieux après, avec un petit frisson d’initié parfois, et le plaisir de la découverte, sinon, comme avec Leopoldo Federico. Amitié. Bruno.

  2. claudia dit :

    mercie beaucoup!!!

  3. catherine pret dit :

    Emouvant témoignage. Merci et salut à l’artiste

  4. Clinch dit :

    thanks for these pictures !

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s