Depardieu, la voix, les mots

Il me revient des souvenirs… des instants… forts et bouleversants… de grâce infinie, de grande sensibilité… où chaque mot, chaque geste, tord l’âme et marque à jamais… de franche rigolade… de confidence… et de détresse aussi, de fêlure, de doute… d’excès je-m’en-foutiste et jusqu’au-boutiste… de joies simples, de complicité, de générosité…

Il est à la fois l’éléphant et le magasin de porcelaine.

Parfois, on oublie la stature et on ne retient que la corpulence, les pitreries, les petites balourdises, propres ou figurées. On oublie les sommets, et on ne voit que les mornes plaines, que par comparaison on prend pour des bas-fonds. Parfois, on oublie la grâce, cette grâce si rare et si précieuse, et on ne retient que les facilités, les errements, les turpitudes, les paradoxes.

Très nombreux, les paradoxes, bien sûr, très nombreux…

Mais quel acteur… quel interprète… de tous les textes… et quelle voix! Une des plus belles du cinéma français.

Cinq minutes que nous discutons, là, devant la maison de la presse internationale (qui a depuis été engloutie par un immeuble de cons condos)… « Best actor in France! In the world!! » , crie un homme qui passe à vélo dans la rue en contrebas, sa petite fille sur un tricycle derrière lui. Gérard, pour tout commentaire : « Oh, regarde, il ne devrait pas rouler devant elle, il devrait passer derrière, pour ne jamais la quitter des yeux… on est en ville quand même, il y a des voitures partout… ».

Cette voix… douce, timbrée, vibrante…

Et puis : « Tu viens boire un canon? »…

On trouvera toutes sortes de gens pour dire que La tête en friche est un film facile, flatte-populo et irréaliste. Mais on y retrouve un Depardieu en son état de grâce ordinaire — ordinaire mais pas si courant que ça, la vie étant ce qu’elle est. Depardieu se délectant du plaisir des mots, et les disant si joliment, et si fortement. Des mots, en l’occurrence, si bien écrits et agencés par Jean-Loup Dabadie, qui connaît bien son métier d’homme de mots.

Le même jour, au dix-neuvième étage de l’hôtel de luxe, dans le petit salon de sa suite, nous sommes assis par terre sur la moquette… et la même voix m’offre des pages entières des Grands chemins de Giono… les yeux dans les yeux, le folio perdu dans les grosses paluches…

Hier au cinéma j’ai retrouvé cette voix, ce ton, cet amour de la langue, cette ferveur douce. Quel plaisir!

Il y eut tant et tant de ces instants… de ces grands petits miracles… toujours sous l’égide des mots et des sentiments humains… Quelques semaines, quelques mois, quatre cents coups d’un échange amical pour le moins étonnant… haut en couleurs, haut en péripéties, haut en émotions… qui ne m’a absolument pas laissé indemne… tant mieux!

 

Gérard Depardieu - New Orleans, mai 1995

Il m’en reste ces souvenirs, comme une malle aux trésors… parmi les plus beaux : la voix de Barbara au creux de mon oreille, au téléphone… et celle de Gérard, encore et encore, disant Le chant du monde, récitant On ne badine pas avec l’amour à la serveuse du restaurant imitant l’hystérie bruyante des actrices américaines quand un regard, deux mots — démonstration à l’appui — peuvent tout exprimer… lisant et relisant Le couloir, de la grande dame brune, poème tout juste arrivé par fax à l’hôtel, qu’elle voulait qu’il enregistre… interrogeant les autres aussi bien sûr, les écoutant intensément… racontant Carmet… les tourments et les joies de la vie…

La vie qui est une friche dont chacun fait ce qu’il veut… ou ce qu’il peut.

© Loïc Seron – 14 juillet 2010 – www.loicseron.com

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