Biophiles, évidemment : Jean-Marc Quillet, Clément Landais

De la pointe du crayon sur le minuscule atlas de son agenda de poche, Jean-Marc Quillet, poisson dans l’eau du vaste monde réduit à la plus petite des échelles, indique avec précision les destinations orientales dont il est familier. Nous sommes attendant le cassoulet avec saucisse de Morteau — menu du jour fort opportun : le froid dehors et l’appétit dedans sont grands — , attablés dans le recoin d’une brasserie de la rue Verte, tout près de la gare de Rouen. Corée du sud, Taïwan, Chine, Japon, Vietnam… Il parle de tous ces bouts du monde, des gens que l’on y rencontre, des arts qui s’y pratiquent, du théâtre et des musiques qui s’y jouent, comme il peut parler de Rouen, de Paris, de Besançon, sa nouvelle ville d’adoption, ou d’un village du pays de Caux, ou encore des mondes imaginaires de Shakespeare, d’Ariane Mnouchkine, ou de Laurent Dehors : en autochtone, en connaisseur intime et modeste. Sans pour autant bien sûr en faire plus qu’un plat du jour simple et excellent… qui arrive justement. Où qu’il soit, où qu’il aille, il fait partie de la famille, il parle la langue, il est à l’aise, puisqu’il est humain, pardine, comme tout le monde, et en vie, et aimant la vie! Le temps de dévorer nos assiettes, nous faisons de beaux et passionnants voyages… d’où ressortent, comme autant d’évidences, la richesse de l’ouverture aux autres et à toutes les formes d’art; la nécessité de toujours se mettre en position d’apprendre, de découvrir; celle aussi de ne jamais se prendre trop au sérieux…

Le quai de la gare, où quelques minutes plus tard il « met au train » une amie sur le départ, est propice à quelques déclics du genre carré…

C’est là que Jean-Marc Quillet, musicien, homme de théâtre, cuisinier, philosophe, grand sage potache et bon vivant — j’en passe car je suis loin de tout connaître de lui — , m’explique en deux mots une théorie entendue sur France Culture dans la bouche de Michel Onfray, qui l’empruntait lui-même à quelque autre penseur, et qu’il a fait sienne instantanément : celle selon laquelle l’humanité se divise en biophiles et en thanatophiles. Eh oui! On aime la vie, ou on ne l’aime pas, intrinsèquement. On l’aime et on en jouit et on fait de chaque parcelle de vie un enseignement, un pas de plus vers la sagesse, ou on la subit en y trouvant toujours quelque chose à redire, en trouvant toujours une raison d’en souffrir.

Inutile de préciser dans quelle catégorie se place résolument notre bon homme…

Quelques minutes plus tard, un peu plus haut sur la colline, au cœur de son antre, de son monde unique et universel, parmi d’infinis trésors de livres, disques, films, dossiers, notes en tous genres, photographies, affiches — dont chaque élément est une invitation à aimer la vie… à en célébrer la richesse, le mystère, la profondeur…

On est bien, là, au milieu de toutes ces civilisations, de toutes ces cultures, de tous ces esprits qui nous tirent vers le haut… et qui ont trouvé ici un point de rencontre singulier et chaleureux. Il est bon d’imaginer toutes les parcelles de vie qui ont construit cette pièce, en y apportant l’un après l’autre ces livres, ces masques, ces photos et ces souvenirs; toute cette matière à rêverie, à tolérance, à plaisirs mille fois renouvelés…

Et merci, Jean-Marc, de nous offrir des ouvertures sur tous ces mondes… Des mondes apaisants et bienfaisants que je ne peux ici qu’effleurer… Je vous laisse le soin d’aller plus loin : www.jean-marc-quillet.net

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Cette seconde série de photos, je l’associe d’autant plus volontiers que les deux lascars se connaissent bien et se sont souvent fréquentés sur scène (et dans la vie, et à table aussi!) :

Le deuxième jour de l’an neuf (l’onze, je veux dire), je me suis rendu chez Clément Landais, contrebassiste et compositeur et jazzman et homme de théâtre et compagnie — là aussi, il est difficile de faire le tour du personnage en quelques mots, et tant mieux!… À pied, pied sur l’épaule et sac photo au bout du bras, par les rues calmes du flanc du côteau. Nous avions convenu que, pour contribuer à dissiper les brumes du réveillon dans lesquels nous flottions encore quelque peu, nous tâcherions de nous concentrer sur la confection artisanale et amicale de quelques portraits… Dans la maison, la lumière était faible… Il fallut pousser l’éclairage et la pellicule… Et la mise au point — manuelle, bien évidemment — ne fut pas, pour chacune des douze vues du film, la plus aisée des tâches. [Acute matte, certes, mais stygmo is good for you aussi! — message personnel à monsieur H.]

La « séance » fut très agréable. Nous devisâmes de conserve, paisiblement, fîmes quelques photos sous le toit dans la lumière déclinante, puis avec un petit spot en renfort (allez, vingt watts…) dans la minuscule salle de travail aménagée sur un palier, qui, malgré son exiguïté, contient tout le confort moderne : quatre murs, une porte, une contrebasse. Que demander de plus, puisque le talent, la volonté et l’exigence y entrent avec le musicien qui vient quotidiennement y travailler son art?…

J’avais conscience que les conditions étaient très délicates : lumière, manœuvres du pied limitées, manque de recul, etc. C’est pour ça peut-être que je n’ai pas vu qu’un fluide très naturel passait entre le photographeur et le photographié. Que les images s’enchaînaient très facilement, que les idées de cadrage et de « mise en scène » venaient avec évidence — une mise en scène réduite à sa plus simple expression bien sûr : j’ai horreur des concepts et préfère que les choses se fassent d’elles-mêmes, dans la sponténéité de l’échange.

Bref, ce fut une excellente et heureuse surprise, passée l’attente d’une dizaine de jours (le temps que le négatif soit développé, la planche contact tirée), que de découvrir douze bonnes photos sur douze… Et d’y trouver tant de sentiments, tant d’émotion. Entre nous, ça ne me surprend pas du tout, mais c’est un plaisir de voir ça exprimé (imprimé…) si finement sur la pellicule.

 

Le regard sur la colline qu'il contemplait d'ennui pendant les années lycées...

Ceci n'est pas une pipe (hommage à Claude Chabrol).

La moralité de cette histoire, c’est que certains appareils et objectifs et pellicules donnent le meilleur d’eux-mêmes dans les conditions les plus adverses, ce qui me rappelle une réflexion de Depardieu (dans son livre Lettres volées, je crois) sur la vigne, qui exprime les saveurs les plus riches et les plus subtiles sur les sols les plus hostiles. Certains appareils… et certains êtres aussi, bien entendu…

Quant au plaisir de partager, à l’issue d’un sympathique et fructueux échange photographique, la fin d’une bouteille de meursault rouge, puis, quelques semaines plus tard, une pleine bouteille du même vin… il n’a d’équivalent que la certitude qu’il y en aura d’autres encore, bues ensemble, en toute biophilie, ça va de soi!

http://www.myspace.com/clementlandais

(Tiens, j’en connais un autre qui peut débarquer à l’improviste avec un carton de trois bouteilles de années différentes, « pour que tu te fasses une idée »… Et tiens, il est également contrebassiste… étonnant, non?…)

 

© Loïc Seron – www.loicseron.com – 11-12 février 2011

 

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La vie jusqu’au bout du jazz : Hal Singer, Vincent Bourgeyx

Fouillant dans mes archives de l’année passée pour faire une manière de bilan et une sélection dont je reparlerai peut-être, je suis tombé sur une série de photos prises en avril, deux mille dix donc, que pour une raison inexpliquée je n’avais qu’à peine regardées. Peut-être que parce qu’en plus de cette pellicule 24×36 j’avais fait quelques portraits en format carré qui s’étaient révélés décevants… va savoir. Quoi qu’il en soit, j’y ai prêté plus grande attention cette fois… et je crois que j’ai bien fait.

Un de mes deux seuls cousins de toute la vie est pianiste de jazz. Un très, très bon pianiste de jazz. Vincent Bourgeyx vit à Paris, joue avec une partie du gratin mondial, tourne, compose, travaille, enregistre, répète, enseigne — la routine absolument pas routinière de la vie d’un musicien, en somme. Un jour d’avril dernier donc, je l’ai retrouvé à St Lazare et il m’a emmené à Chatou sur son scooter. Une petite épopée amusante, comme toujours, qui nous vit errer quelque peu entre le fou rire et la Porte Maillot, le nez au vent, le GPS en plein bug, les appareils photo en sécurité dans le coffre sous le siège…

Vincent avait rendez-vous pour une petite « session » jazz avec l’un des derniers grands jazzmen américains de Paris, le saxophoniste Hal Singer, qui vit en France depuis 1965. Ils se voient de temps en temps, bavardent et échangent des histoires, et jouent ensemble dans une petite chambre à l’étage du pavillon où le saxophoniste entrepose son instrument — toujours prêt à être joué — , un piano, et, au mur, une belle collection de visages et de souvenirs. Le fait que le vieux maître ait quatre-vingt-dix ans n’a rien à faire dans cette histoire : ce n’est quand même pas ça qui va l’empêcher de jouer! Pas plus que la différence d’âge entre les deux musiciens ne perturbe leur complicité, le plaisir qu’ils ont à jouer ensemble, et la richesse que l’un et l’autre tirent de chacune de leurs rencontres…

La bonne musique, le jazz surtout peut-être, et la jeunesse, assurément, ne connaissent aucune limite d’âge. Il y a toujours une nouvelle idée à exprimer, une mélodie à inventer, une harmonie à enrichir; c’est un travail infini, passionnant, stimulant, qui donne du sens aux vies riches et multiples de ceux qui, en plus du talent, ont le courage de s’y consacrer.

Et si la vue baisse un peu, si la main tremble un peu, l’oreille et le « métier » prennent le relais et la musique finit toujours par l’emporter.

Heureux et chanceux spectateur de ce bel échange, tâchant de me faire oublier sur le pas de la porte à moins d’un mètre des pantoufles du vieil homme, je me régalais d’un son de saxophone sculpté, arrondi, poli par sept décennies de pratique, d’un accompagnement de piano superlatif… et de la belle lumière qui baignait la pièce, adoucie par le verre de la fenêtre.

Un son de saxophone un peu cabossé tout de même, rendu fragile par l’âge vénérable du musicien bien sûr, et dans lequel il me sembla entendre des échos du Lester Young des toutes dernières heures — parce que j’avais envie de les entendre, sans doute, moi qui ne connais le bouleversant President que par ses enregistrements… Car il y a évidemment quelque chose d’extrêmement poignant dans la somme incalculable, inestimable, de jours, de nuits, de tous ces millions de bouts de vie qui ont conduit un musicien de cet âge à ce qu’il est aujourd’hui… et qui se retrouvent condensées dans une phrase de chorus, une seule note, un souffle… et qui ne tiennent plus qu’à un fil…

Combien de concerts, de séances de studio ou de radio, de « sessions », de répétitions, combien de kilomètres de ces incessantes tournées en bus de ville en ville et d’un bout à l’autre de ce pays-continent que sont les Etats Unis, pour un Hal Singer qui a traversé presque toute l’histoire du jazz et connu là-bas ses années les plus fastes?… Combien de notes soufflées dans ce bon dieu de saxophone?… Autant, plus, mille fois plus encore, que d’étoiles dans la nuit du Mid-West que la jam session traverse de part en part pour s’achever au petit matin bleu et translucide, quand la fin de l’engagement du soir fusionne avec le début de celui du matin…

Tout y était, rien ne manquait… et la clarté de l’histoire était de toute pureté. Cette vie que Hal Singer avait vécue, continuait de vivre, c’était celle que Vincent Bourgeyx vivait, continue et continuera de vivre. La même, en différent, bien sûr. Mais avec comme moteur la même envie, le même amour pour cette musique si attachante et si vivifiante, sur laquelle il faut se pencher encore et encore pour en découvrir des trésors toujours plus étincelants, ou, tout simplement, pour le plaisir de travailler en jouant.

© Loïc Seron – 19 janvier 2011 – le site :  www.loicseron.com

Le site de Vincent Bourgeyx : www.vincentbourgeyx.net


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Sardaigne encore, Bosa toujours… en noir, en blanc, en couleurs

Il y a quelques jours, j’ai retrouvé mon Leica dans la boîte à lettres, empaqueté, scotché, bien apesanteuré par quelques dizaines de petits coussins d’air. Il rentrait incognito d’un séjour de remise en forme à Paris. Comme neuf. Douze ans d’âge, pour un appareil de ce genre, c’est la prime jeunesse. Pendant tout le temps de son absence, j’ai fait de copieux travaux de commande, en numérique, en couleur (d’où mes concomitantes absences bloguesques). C’est toujours de la photo, toujours le passionnant et instructif travail de cadrage, bien évidemment, mais… comment dire le plaisir qu’il y a à faire de la photo sur pellicule?… Un plaisir qui convoque toutes les sensations. Ah, qui dira le son incomparable, sublime! , d’un déclenchement de Leica M au trentième de seconde?… J’en suis à chaque fois tout éclaboussé de bonheur… En attendant de vous déposer au milieu d’un prochain billet l’enregistrement de ce petit bruit délicat qui vient en trois temps, ti-duc-tuu,  le mieux est sans doute d’extraire des étagères virtuelles de mon disque dur quelques images bien réelles (fixées sur pellicule, donc, et numérisées sommairement) de mon dossier « Sardaigne » constitué récemment… Oui ce sera la Sardaigne encore, Bosa surtout, encore et toujours, je ne m’en lasse pas et je ne laisse d’en être subjugué par la si merveilleuse lumière… et les si merveilleux paysages alentours, marqués de la présence respectueuse et bienveillante des hommes.

Quelques ruelles, escaliers, placettes et merveilleux murs lépreux de la vieille ville…

Une vue de la maison où je louais une chambre, en 6×7 cm (scan de planche contact)…

Un tableau végétal et minéral, détail du mur d’enceinte du château millénaire qui surplombe la ville, en 6×7 aussi (scan de négatif)…

Et puis les oliviers sardes encore, si envoûtants. Ceux-ci, les premiers rencontrés, sur le chemin des vignes, le deuxième jour. Ils me frappèrent par leur harmonie tranquille, évidente, philosophique, qui donne de l’épaisseur à l’instant et l’envie de prendre le temps de les faire délicatement entrer dans l’appareil photo…

Un peu plus loin le même jour, dans le sublimissime ruissellement des clochettes d’un troupeau, cet olivier parmi les oliviers, qui prenait le soleil chaud de quinze heures et le diffusait en mille flèches de lumière…

À la sortie de la ville un autre jour, dans la lumière du soir, cette scène paisible chez le maraîcher qui annonce sur un panneau à l’entrée de son terrain, non loin de l’invraisemblable bric-à-brac qui lui sert de cabanon : « QUI SI VENDE ROBA NATURALE, POMODORI, SOTO OLIO FATI CON MALVASIA, POMODORI, SOTO SALE, CARCIOFINI, SOTO OLIO, OLIVE A BARATOLI, OLIO »… Ici l’on vend des produits naturels, tomates à l’huile (mais sott’olio indique en particulier le mode de conservation, comme sotto sale d’ailleurs) préparées avec de la Malvasia, tomates saumurées/salées/conservées dans du sel, coeurs d’artichauts à l’huile, olives en conserves, huile. [Marie, Benoît : merci pour la traduction!! Mince, maintenant que je sais tout ce qu’il propose, j’ai encore plus envie d’y retourner!…]

Une nouvelle image de l’oliveraie magique qui me subjugua tant et tant le matin de mon dernier jour à Bosa…

Un fruitier, croisé un peu plus tôt ce même matin, explosant de soleil et explosant mon cœur de joie émue…

Une partie du vignoble de la famille Columbu en fin d’après-midi, et la fameuse maison des vignes devant laquelle furent tournées les images du film Mondovino qui me donnèrent envie de venir en Sardaigne…

Un petit tour en ville et deux vues de Cagliari, chipées à l’obscurité galopante de mon dernier soir, qui donnent une petite idée de la splendeur du lieu…

… Et l’on revient au point de départ, en couleurs… Quelques unes des mêmes ruelles, des mêmes murs — et le même chat! — , avec la douceur de la pellicule couleur, tellement plus chaleureuse que la chirurgicale couleur numérique!…

Toujours les vignes Columbu, sur le sommet de la colline du lieu-dit « Fraus » de la commune de Magomadas, proche de Bosa. Vignes qui, servies par le savoir-faire et l’intelligence des Columbu dans le respect du terroir, ont produit en 2009 — en une quantité infime! — la Malvasia promue « meilleur vin d’Italie 2010 » il y a quelques semaines…

Et pour finir à Cagliari encore, cette photo qui me plaît bien, d’un chantier urbain où, là aussi mais d’une toute autre façon, fort sympathique et harmonieuse également, l’homme sculpte le paysage…

Les pavés de la ville et de la vie nous emmènent vers des chemins toujours renouvelés.

© Loïc Seron – 14 décembre 2010 – www.loicseron.com

Piacere! Quelqu’un a déposé en commentaire un lien vers des photos de la pâtisserie Turin de Briançon!…

 

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Arbres et chemins de vie

Ces temps-ci je contredis un peu l’affirmation que j’avançais encore récemment comme une espèce de mot d’ordre, de ligne de conduite inaltérable pour ma pratique photographique, et qui voulait que je ne photographie que les êtres humains… Il est vrai qu’après avoir tenté de faire « du paysage » en diapositives couleur, je m’étais rapidement orienté vers la tradition éternelle et universelle de la photo humaniste en noir et blanc, qui s’intéresse avant tout à l’être humain. Les concerts de jazz et un voyage à Cuba m’avaient fait franchir le pas et je m’étais trouvé immédiatement et irrémédiablement conquis par cet exercice passionnant, source de mille rencontres et échanges toujours instructifs, enrichissants, édifiants, qui consiste à regarder l’humanité dans les yeux par le viseur d’un appareil pour tenter de fixer sur pellicule quelque instant signifiant, harmonieux, évocateur…

Oh, il est bien difficile de laisser le parti-pris dans la sacoche quand on sort l’appareil, et on sait que le sens d’une photo vient autant de la chose (ou la personne, en l’occurrence) photographiée que du photographe et/ ou de sa façon de photographier — on a souvent dit des meilleures photos de Doisneau qu’elles étaient de superbes autoportraits… Le signifiant, l’harmonieux, l’évocateur le sont avant tout pour moi. Mais tout cela s’est fait tout seul, et on dirait bien que m’est venue par la photo une façon d’exprimer du ressenti, du vécu, de l’intime, et c’est très bien comme ça. Je regarde et photographie mes co-fouleurs de planète avec curiosité et humilité toujours, discrétion et bienveillance si possible, pudeur autant que faire se peut, tendresse enfin, ma biophilie me l’impose naturellement, semble-t-il…

[Oui, il y a dans ce bas monde les tanathophiles et les biophiles. Si celui qui a prononcé ces termes lors d’une récente séance de portraits le permet, j’associerai prochainement ses photos à ce concept (simple comme bonjour) dans un prochain article.]

Mais je m’égare. Je voulais juste mettre en ligne quelques photos d’arbres, et de chemins… Pour finir avec ce qui précède, j’ajoute que bien évidemment ce n’est pas un renoncement! Mais j’avoue que j’ai pris un plaisir immense, ces derniers temps, à photographier des sujets non-humains. Bien sûr, rien n’est plus beau qu’un paysage travaillé par l’homme (à part un paysage totalement sauvage, peut-être?…), et dans les photos qui vont suivre, l’humain n’est pas loin. Et il a fait du beau travail…

Quelques uns des plus beaux spécimens croisés « là-haut » dans les Hautes Alpes  l’été dernier…

Ou, en plus contrasté pour les visiteurs exigeants :

😉

Ces derniers moins spectaculaires mais si chers à mon cœur…

Et les chemins par lesquels on peut les trouver…

Il y a aussi quelques arbres pris en passant… pour tout dire : en attendant. En attendant que ma petite voiture passe (haut la jante!) son contrôle technique… dans la Forêt Verte, à Bois-Guillaume, au printemps dernier.

Et qu’il est difficile de photographier une lisière de forêt…

Il faut s’appeler Georges Lemoine pour bien représenter cette espace passionnant qu’est la lisière… Bon, je ne m’avoue pas vaincu, et j’y retournerai.

Pour finir et comme promis, quelques images de Sardaigne. Je vous livre tout de suite mes préférées… impossible de résister à l’envie de montrer quelques uns des oliviers croisés en octobre dernier dans la région de Bosa…

Des oliviers en début de vie, tout minces et droits et lisses, et entourés de millions de brins d’herbe pleine d’énergie…

[Oui, on peut remarquer que la première photo n’est ni du 24×36, ni du format carré 6×6… Mais quel peut bien être l’appareil extraordinaire qui produit de telles photos?…]

Et, merveille des merveilles, des oliviers en fin de vie, dans un champ à l’abandon et envahi de chardons, découvert par hasard la veille de mon départ de Bosa… Une sensation d’envoûtement, de subjugation bienfaisante à laquelle j’eus un mal fou à m’arracher…

Tiens, ça me rappelle un mot de Bertrand Blier, qui dit en substance « un bon acteur en fin de vie est un chef-d’œuvre »…  Il est vrai que toutes les analogies sont possibles avec ces photos… et nous revoici dans l’humain!…

J’ai envie de trouver un éditeur pour mes oliviers sardes, là, tout d’un coup… Quelqu’un a une idée?…

© Loïc Seron – 12 novembre 2010

Et n’oubliez pas le site, à visiter et faire connaître : www.loicseron.com

Merci pour votre attention, vos remarques, et vos encouragements!

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La Sardaigne en automne : altri pomodori sono possibili!

Un jour j’ai vu un film.

Vous aussi, vous l’avez vu?… Ça ne m’étonne pas. Vous êtes formidables!

À un moment dans ce film, j’ai vu, l’espace de quelques secondes, un paysage magnifique. Un vignoble, sur une colline. Un ciel de soleil et d’orage. Une lumière riche et dorée, absolument magnifique.

Dans le vignoble, on voyait un vieil homme, lumineux, malicieux, éloquent, parler de sa terre, de sa façon de faire du vin, et, en quelques mots, de façon magistrale, de la vie.

Je me suis dit tout simplement : « un jour, j’irai là ».

Ce film, c’était Mondovino, de Jonathan Nossiter. Cette terre, la Sardaigne. Cet homme, Giovanni Battista Columbu. Ce vin, la Malvasia di Bosa.

Ce jour, c’était il y a plus de cinq ans.

Il y a quinze jours, j’ai acheté un billet d’avion pour aller en Sardaigne. J’ai trouvé comment me rendre à Bosa. J’ai passé deux coups de fil. Un pour réserver un lit à l’auberge de jeunesse de Cagliari, à mon arrivée. Un pour réserver une chambre chez l’habitant à Bosa, pour cinq jours à partir du lendemain. Par hasard — ou pas vraiment par hasard — je suis très bien tombé…

Dans mon sac, lundi dernier, j’ai mis six kilos d’appareils photo et de pellicules (noir et blanc bien sûr, mais pour la première fois depuis plus de dix ans j’avais acheté trois pellicules couleur), mon petit dictionnaire français-italien, deux carnets vierges, des vêtements pour trois jours, un bout de savon pour les laver une fois, le toujours surprenant et instructif A moveable feast de Hemingway à relire dans l’avion, et basta!

Comment dire le plaisir puissant, incomparable, qu’il y a à partir comme ça, quasiment au hasard, et à découvrir un trésor?… J’espérais trouver cette lumière, ces vignes… et je ne m’attendais à rien de plus. Vraiment. Et quand le bus a passé le petit col, s’est engagé sur la corniche, j’ai aperçu ça :

Ma chambre était dans une maison au bout de la rue principale de la vieille ville, et les ruelles alentour ressemblaient à celle-là :

Et dans toutes ces ruelles, les maisons ressemblaient à celles-là :

À deux pas de la maison, le front de fleuve offrait des vues comme celle-là :

 

Quelques heures après mon arrivée, j’étais attablé devant un verre de Malvasia « vecchia », sur une placette de la ville, en compagnie de mon logeur — qui était déjà devenu un ami — , à deux pas de la maison de Giovanni Battista Columbu, quatre-vingt-onze ans, dont la Malvasia venait d’être élu meilleur vin d’Italie 2010…

Un peu plus tard, nous dévorions un carré de pizza gorgonzola-aubergine à se damner, qui m’a rappelé instantanément les inoubliables pizzas de l’ami Vittorio de Toronto, paix à son âme de mécréant, dont j’avais toujours désespéré retrouver un jour les saveurs hallucinantes…

Le lendemain soir, grâce à l’amitié de mon logeur, Sem, qui se révélait être un ami de la famille, je me retrouvais attablé devant un verre d’Alvarega de chez Columbu (la petite sœur de la Malvasia), dans la petite maison des vignes où les séquences de Mondovino avaient été tournées, en compagnie d’un des fils de Giovanni Battista, Gian Michele…

Et la veille de mon départ, je retournai dans les vignes avec Gian Michele, qui m’offrit la possibilité de photographier la propriété, et me fit cadeau, avec un ami, d’un repas d’amitié et de partage que je n’oublierai jamais.

 

La suite en noir et blanc, et un peu en couleur, prochainement. Entre ce panorama aperçu depuis le bus le mardi après-midi et mon départ dimanche matin, une foule de choses bien sûr… des rencontres… des kilomètres parcourus à pied… beaucoup de photos bien sûr… J’ai découvert une petite ville unique, une campagne sauvage, magnétique, avec notamment des oliveraies aussi humbles qu’extraordinairement photogéniques, quelques carrés de vigne bien sûr, un bord de mer d’une beauté à couper le souffle… Et quelques représentants d’un peuple étonnant, farouche et merveilleusement accueillant. Les pieds sur terre, la tête sur les épaules, les idées claires… vivant de peu mais vivant bien, tout simplement. Refusant avec une force peu commune les endoctrinements de toutes sortes : ceux de la politique-caniveau de l’Italie continentale, de la télé-poubelle qui va avec; de la société consumériste en général et con-touristique en particulier; du fric qui salit tout quand il ne sert pas les fonctions les plus vitales.

La Malvasia est un raisin extrêmement avare, au rendement très faible, et donc pas rentable. Seuls deux producteurs ont fait du métier de vigneron leur unique activité professionnelle. Les Columbu produisent un vin absolument excellent — qui avait subjugué Jonathan Nossiter à la première gorgée — qui est quasi-exclusivement réservé à la famille et aux amis. Les quelques ventes servent à rembourser les frais engagés pour le produire. Un vin pour le plaisir, donc. Cette démarche  est parfaitement représentative de ce que les Sardes semblent vivre au quotidien. Avec réalisme, sans oublier bien sûr de faire ce qu’il faut pour gagner honnêtement et correctement leur vie. Mais sans plus, et en prenant le temps de vivre, de partager, d’échanger. Et de rigoler très fort avec les copains autour d’une table modeste mais excellente.

Mon seul regret, ou plutôt, vu les circonstances, une des raisons d’avoir envie de retourner à Bosa dès que possible : je n’ai pas rencontré Giovanni Battista Columbu. Il est très âgé et encore très occupé. Et je n’ai pas trop insisté, pour la simple raison que le lendemain de mon arrivée, en allant prendre mon bus pour Bosa, j’ai bêtement fait tomber mon Leica. Pas de très haut, rien de très grave. Mais le télémètre n’en est pas sorti indemne, et j’ai fait toutes mes photos au jugé pour ce qui était de la mise au point… Pour des paysages, a priori, on peut s’en sortir (je tremble et tremblerai néanmoins le temps de récupérer mes planches contact). Mais pour un portrait, c’est nettement plus difficile, voire franchement impossible. Alors, j’espère très fort… la prossima volta.

Vous ai-je dit aussi que j’ai mangé les meilleures tomates de toute ma vie?… De toutes formes, tomates fraîches longues achetées à la boutique de prodotti locali, tomates-cerises poussant au bord de la route au-dessus du fleuve, tomates séchées gorgées d’huile d’olive offertes par Gian Michele Columbu sous la treille, devant la maison des vignes…

Altri pomodori sono possibili. Oui, d’autres tomates sont possibles! C’est l’ellipse symbolique que je retiens de ces quelques jours passés en Sardaigne.

© Loïc Seron – 26 oct 2010 – www.loicseron.com

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Che Guevara sur la tête, photo inédite

De conserve et tous à moitié endormis nous déhottâmes de nos voitures respectives, l’arrivée sur le site s’étant fait dans l’ensemble le plus parfait — sauf pour celui d’entre nous, exception qui confirmait la règle, qui avait à tort anticipé des embouteillages monstres et était donc arrivé une demi-heure en avance… Déjà ou encore en costard, il finissait sa nuit sur le volant de sa petite voiture.

On n’avait jamais vu des musiciens debout aussi tôt un dimanche matin en juillet. Nous mêmes, nous ne nous étions jamais vus aussi tôt. Nous n’en revenions pas. Nous avions tous joué la veille, allions tous jouer le soir même, les uns avec les autres, ou avec d’autres encore, dans d’autres orchestres.

Je vous parle bien sûr d’un temps lointain que les plus jeunes n’ont pas connu : celui où les musiciens de jazz avaient, de façon régulière, du travail.

C’était l’été 2008.

Aux musiciens même fatigués il est toujours agréable de retrouver les copains dans la perspective de faire de la musique, fut-ce à une heure invraisemblable, fut-ce dans les conditions les moins carnegiehallesques. Surtout aux musiciens fatigués, peut-être. Nous nous souriions bêtement dans la lumière du matin, plissant des yeux, et nous nous demandions où nous pourrions trouver du café.

Le quai était désert, qui allait bientôt accueillir la foule à l’occasion, presque traditionnelle déjà, du passage des bateaux de l’Armada de Rouen en partance vers Le Havre et les océans qui font rêver.

La promesse de café se matérialisa avec l’arrivée d’une employée municipale qui nous indiqua la tente où nous allions pouvoir nous écrouler en attendant le moment de fanfarer à la façon de nos confrères de la Nouvelle Orléans. Une satisfaction palpable traversa les rangs, mélange d’incrédulité face au miracle, et de confiance en la vie, qui toujours prend en charge ceux qui prennent la peine de croire en elle.

Sous la tente en prime attendait les saltimbanques une caissette de croissants. La vie devenait carrément fantastique. On sut que la journée serait excellente. Bientôt la cafetière borborigma et l’orchestre atteignit l’apex de son unité.

Quelques heures plus tard — mais pourquoi au fait nous avaient-ils fait venir aussi tôt, quelqu’un de sensé pouvait-il nous le dire?… peu nous importait bien sûr puisque nous avions vécu ça, puisque nos vies s’étaient enrichies d’un autre de ces fabuleux moments d’entre-deux — nous étions installés en plein cagnard face à un public qui nous tournait le dos (eh oui!), swinguant comme des barjos, et qu’est-ce que c’était que ce type qui avait mis son pull sur sa tête, vite, où était mon appareil?…

 

© Loïc Seron – 13 octobre 2010 – www.loicseron.com

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Cet étrange frisson…

Au pas de course et toutes affaires cessantes il faut aller voir Benda Bilili! au cinéma! Film miraculeux sur ces musiciens handicapés et SDF de Kinshasa se retrouvant quasi-miraculés, à force d’espoir et d’optimisme… et de musique. Tirés des cartons de la vie (ceux que l’on étale chaque soir sur le trottoir pour y coucher sa famille) par leurs pauvres instruments aussi déglingués qu’eux, leur énergie, et leur foi — inaltérable — en la venue — inéluctable — de jours meilleurs… un jour… ou le lendemain! Tout arrive, et les musiciens, auteurs de chansons de (leur) misère qui sont toutes de véritables miracles, croisent le chemin (presque aussi misérable, toutes proportions gardées) de deux documentaristes français… et, quelques folles années plus tard…

C’est le Buena Vista Social Club africain, la « prod » en moins! Musique irrésistible, regards hallucinants qui crèvent l’écran, épopées épiques du cortège de fauteuils roulants dans la ville… sans parler des cours de philosophie dispensés par des enfants de huit ans… et un « positivisme » à toute épreuve, qui te vous secouent bien bien, de haut en bas et à l’intérieur aussi, de façon ultra-ragaillardissante!

Il suffit d’un rien pour faire un instrument de musique.

Quatre éclopés peuvent former l’orchestre le plus dynamique qui soit et électriser les foules.

Un concert peut se faire à la lueur de deux ampoules :

 

La Havane - mai 1998

De loin le meilleur concert que j’avais vu à Cuba, loin des Guantanamera pour touristes! C’était en plein air, dans une église dont le plafond était la voûte céleste. Ambiance heureuse et chaleureuse, du genre « demain est un autre jour » : les poches vides, on danse si bien!… Et on rit, et on s’embrasse, et on danse encore…

Et quand l’orage (tropical, forcément tropical) éclate, on éclate aussi, de rire, et on se replie dans une salle voisine. La soirée se poursuit comme elle avait commencé, dans la joie de la musique.

Hmm…

Quel étrange frisson… bienfaisant, apaisant, que la musique… Celle que l’on joue, celle que l’on écoute, celle qui nous fait bondir sur nos pieds, nous projette dans les bras les uns des autres… Quel pouvoir puissant elle possède, qui nous nourrit, nous guérit… davantage encore, peut-être quand elle est improvisée?… sans doute pas… mais c’est l’amateur de jazz qui parle…

L’excellent contrebassiste rouennais Clément Landais (bientôt une photo?…) me racontait l’autre jour (en voiture, en route vers un concert… il faudra raconter un jour ces instants-là…) que, plié en deux par une douleur physique insupportable un soir de fête de la musique, à la limite de l’évanouissement, il avait vu (ou plutôt senti) la douleur disparaître totalement à la première seconde du premier morceau joué. Puis réapparaître à la fin de la chanson. Disparaître à la suivante, etc.

Comment doit-on appeler cela?… Je ne sais pas… mais cela fait partie de ce que j’essaie d’attraper avec mon appareil : quand on photographie des musiciens « en plein vol »,  il arrive que l’on capte des fractions de secondes qui en disent long sur leur état intérieur…

 

John Benitez - Mont St Aignan, 1996

Roy Hargrove - Toronto, juin 1994

Joe Cohn - Louvigny, avril 2009

Mais il faudrait également photographier les spectateurs!… Car la communication non verbale de la musique fonctionne évidemment dans les deux sens, et les fulgurances des premiers, ou leur douceur, leur hargne, les nirvanas qu’ils atteignent parfois, se reflètent forcément sur le visage des seconds…

Et qui photographiera le photographe qui guette l’instant décisif au pied de la scène?…

© Loïc Seron – 04 octobre 2010 – www.loicseron.com

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Jean-Claude Gogny – « Okay, tu joues comme Stan Getz… »

Dans la série des portraits en format carré, quelques images en forme de salut à un grand musicien de la région rouennaise, le jazzman Jean-Claude Gogny, qui hélas se fait rare sur scène ces temps-ci… Vous me direz : tous les musiciens, ou presque, se font rares sur scène ces temps-ci, pour la bonne (bonne?… plutôt triste) raison que les occasions de jouer sont de plus en plus rares… et vous aurez raison, lucides que vous êtes… C’est une dure réalité en ces temps de crise et de choix économiques… comment dire… pour le moins… discutables?… Nous dirons cela. Litotons, litotons…

 

Au piano / chez lui / en juillet 2010

Jean-Claude Gogny, donc. Un sacré personnage, savez-vous. Médecin le jour, jazzman la nuit, vous connaissez le cliché… dans son cas, une simple description de sa vie telle qu’elle fut réellement! Parallèlement à son activité professionnelle, le bon docteur a fait une superbe carrière musicale, jouant par monts et par vaux, dans toutes les circonstances et avec quelques uns des plus grands. Les amateurs normands ont pu l’entendre cent et mille fois dans les petites formations de la région, ainsi, pendant de très longues années, qu’au sein du big band créé à Rouen par Christian Garros, où ses chorus (de saxophone ténor, de clarinette) déboulaient comme torrent de montagne, débonnaires et musclés, sur fond de rythmique superlative!

Longtemps le big band a couru le département en long et en large pour porter la bonne parole du jazz au « grand public » dans les cantons les plus reculés, ainsi que pour l’édification personnelle de quelques milliers de collégiens, à qui l’on offrait (et l’on offre toujours d’ailleurs, tant mieux!) une sensibilisation à l’histoire du jazz. Devant ces spectateurs non initiés, Gogny envoyait des chorus stellaires et pouvait transformer totalement et instantanément l’acoustique médiocre d’une salle par la simple évidence de ses phrases musicales, et par la merveilleuse sonorité de son saxophone ténor… Le gymnase de Machinville-en-Caux devenait Carnegie Hall, Gogny en état de grâce improvisait sur Autumn in New York, la vie était douce, tous les rêves étaient permis… Après le concert, les volutes voluptueuses de ses improvisations s’étiraient encore au-dessus de la scène, et dans les loges, et dans la nuit noire entre les talus des clos masures tandis que les musiciens reprenaient leurs voitures pour rentrer chez eux. J’étais de ceux-là, parfois…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il y avait une histoire, une rumeur, une presque légende, que j’avais entendue plusieurs fois au sujet de Jean-Claude Gogny et qui concernait son idole (et l’idole de quiconque l’a entendu au moins une fois, ne serait-ce que sur disque?…), Stan Getz. Début juillet, je suis allé chez lui avec appareil photo ET enregistreur, pour avoir sa version de l’histoire.

« En 61 ou 62 [il dira plus tard 57 ou 58], j’avais gagné le prix du meilleur clarinettiste amateur dans une émission de radio présentée par Robert Beauvais et Christian Garros. C’est là que j’ai rencontré Christian Garros. Ça se passait dans un théâtre, rue Rochechouard, à Paris. La récompense, c’était de jouer au festival d’Antibes-Juan les Pins avec mon quartet, sans doute avec Bernard Hérout et Robert Lelièvre. Là-bas, j’ai été repéré par un journaliste belge, qui m’a fait venir au festival organisé par Joe Napoli, un Américain, à Comblain la Tour, dans les Ardennes belges. J’y suis allé quatre fois. La quatrième fois, c’était en 66, et c’est là que j’ai rencontré Stan Getz.

Getz était là avec Gary Burton (vibraphone), Steve Swallow (contrebasse) et Roy Haynes (batterie). J’ai passé l’après-midi avec lui dans sa roulotte. Il avait sa boîte de ténor et deux bouteilles de Johnny Walker… Le soir, j’ai joué devant vingt mille personnes. Ensuite, Stan Getz a fait sa prestation, fabuleuse. Il y avait aussi Anita O’Day ce soir-là. Après le concert, Jacques Pelzer, qui était pharmacien à Liège et un excellent saxophoniste alto bop, nous a invités à faire un bœuf chez lui. Il était déjà 1h30 du matin. Je prends Getz dans ma voiture. Pendant le trajet entre Comblain et Liège, il m’a raconté ses aventures avec Astrud Gilberto… On arrive là-bas, il y avait René Thomas, le guitariste belge, Paul Bley [pianiste canadien], Jacques Pelzer, Steve Swallow et Roy Haynes, installés dans le grand salon derrière la pharmacie. Pelzer et René Thomas montent à l’étage, redescendent un peu plus tard les yeux comme ça… Paul Bley était en train d’improviser tranquillement au piano. Et là Stan Getz ouvre sa boîte, il me tend son ténor. « OK, Jean-Claude, take it! ».

 

Jean-Claude Gogny - Le Génétey - 06 juillet 2010

C’est ça, l’histoire, et c’est absolument authentique. J’étais un peu intimidé, mais j’ai pris le ténor de Getz, qui était un peu dépoli mais réglé de façon extraordinaire. Je me suis tapé quarante minutes de bœuf sur des standards avec René Thomas, Paul Bley et les autres.  Getz était assis dans un fauteuil, il me regardait en souriant… À un moment, je lui rends son ténor, et c’est là qu’il me dit « Okay, Jean-Claude, you play like Stan Getz. Now try to play like Jean-Claude Gogny! ».

 

Jean-Claude, quand ressortiras-tu ton ténor pour enregistrer quelques standards avec les amis?…

 

© Loïc Seron – 15 sept 2010 – www.loicseron.com

 

 

 

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Piacere! Piacere! La pâtisserie Turin de Briançon

En guise de clin d’œil à la suggestion postée ce matin par un commentateur avisé, voici mon premier billet de photographe-blogueur entièrement dépourvu de photo!…

De toutes façons, je n’ai aucune photo de la pâtisserie Turin de Briançon, ce n’est pas compliqué. Et pourtant il y aurait de quoi faire… Mais, pour l’heure, je n’ai pas encore osé.

Je plonge dans mon carnet de l’été passé et je trouve quelques notes, prises en direct.

Mais avant tout il faut imaginer le décor. Dans la pente d’une des plus belles rues du monde (j’exagère? disons que c’est comme le « plus beau village de France : il y en a des dizaines!…), une boutique en longueur, qui fait l’angle. De la rue (ou plutôt : de la Grande Gargouille, ce n’est pas comme ça qu’elle s’appelle, mais c’est comme ça qu’on l’appelle), quelques marches, qui bien sûr suivent la pente de la montagne. En haut des marches : la petite vitrine des glaces, sur roulettes, et un présentoir à meringues. Roses ou blanches, les meringues. Grosses et sèches, faites au moule, à l’évidence. Sans amandes. On a le droit de leur préférer celles de la boulangerie Osmont de Rouen, qui sont insurpassables! Sur le volet, à droite : une liste non-exhaustive, écrite à la main, des trésors que l’on trouve à l’intérieur. Ajoutée cette année, la mention « siamo italiani » [nous sommes Italiens]… Avis aux touristes qui ont passé la frontière toute proche et sont déjà en manque d’un bon expresso! Derrière la vitrine des glaces : le vendeur. Italien. Discret, élégant, efficace, agréable. Prend son métier très au sérieux. À droite, le long du mur, sur plusieurs mètres : le banc. Celui sur lequel je passe des heures à rêvasser, à regarder le théâtre du monde (un théâtre à l’italienne, bien évidemment) rapporté à l’échelle cette merveilleuse pâtisserie. Un banc en bois où chaque « place » est séparée de sa voisine par une petite tablette où l’on peut faire tenir une assiette avec une portion de pizza, un verre à pied et une petite bouteille de San Pellegrino, et un café. En face du banc : la vitrine/le comptoir. Dans la vitrine : des dizaines de pâtisseries, juste à hauteur de nez d’enfant. Derrière la vitrine : la patronne. Italienne. Bonne comme du bon pain. Un peu fatiguée, mais le cachant bien. Toujours occupée à mille tâches. Elle sert au comptoir, fait le café, fait la vaisselle, sert les pâtisseries, vient servir une glace quand le serveur est occupé dans la salle du fond, répond au téléphone… et bien sûr fait la conversation avec tous les clients, en français et en italien. Je n’aime rien tant, bien sûr, que quand la boutique est remplie d’Italiens. Ça arrive souvent. La patronne est l’axe autour duquel tourne toute l’activité de vente de la pâtisserie. Son mari (le patron, donc) partage son temps entre la cuisine, la boutique, et la salle du fond, où l’on peut se faire servir un repas chaud le midi, et qui fait salon de thé, l’après-midi. Le patron ne ressemble pas du tout au stéréotype de l’Italien. Mais, même s’il n’est pas très exubérant, il est très italien! Tout en douceur. Plutôt pâle de peau, et souriant.

Il y a quelques années, j’avais compris que vivaient au-dessus de la boutique, et y descendaient parfois tout doucement, un couple très âgé. À l’évidence, les parents de l’un des deux. De la patronne, je crois. L’an passé, je n’ai vu que le vieux monsieur. Cette année aussi. Dois-je comprendre…? En tous les cas, le vieux monsieur fait partie du décor, et a sa part dans la pièce qui se joue ici.

Voici donc ce que j’écrivais l’an passé :

« À la pâtisserie Turin, assis entre deux Italiens, avec le serveur préposé aux glaces, la patronne, et le patron qui passe la tête. Piacere! La marque du percolateur : Futurmat. Il fait des prodiges! J’en prends deux! Pourquoi suis-je si bien ici?… Envie d’y passer l’après-midi, d’y revenir cet hiver! Petit va-et-vient d’Italiens surtout, avec le vieux qui intervient de sa voix presque aphone, qui se lève difficilement de son petit coussin sur le banc, va jusqu’au pas de la porte, et revient, se rassoit, et re-contemple la vie de la pâtisserie… La patronne qui vaque, fait la vaisselle, commente la fabrication du diabolo-grenadine qu’on vient de lui commander dans la salle du fond, tente de trouver parmi les boissons italiennes l’équivalent d’un Schweppes, sert une pâtisserie, discute un peu, regarde le vieux (son père, d’après ce que je comprends) avec tendresse et bienveillance… En tous cas c’est le père d’un des deux! Il y a deux ans, je l’avais vu émerger tout doucement, accompagné de sa femme (où est-elle aujourd’hui?…) d’une porte que je n’avais pas vue dans le panneau boisé, au bout du banc, en face de la vitrine aux pâtisseries! Porte donnant sur l’escalier menant à l’étage, sans doute. Je pense à Vittorio, l’ami créateur génial de pizzas de Toronto, qui à lui tout seul donnait vie à tout Kensington Market! C’est moins exubérant ici, pas d’opéra gueulant d’un unique haut-parleur posé sur le trottoir, pas de patron grivois et charmeur… mais cette même langue magnifique bien sûr, ce même amour évident de la bonne nourriture et du respect du client par la vente, à des prix raisonnables, de bons produits. À l’instant la patronne apporte un verre d’orangeade à son père, puis passe devant nous avec un croissant ouvert en deux. Elle se le remplit de glace et s’assoit à ma gauche pour le manger en discutant avec le serveur. Et le manège reprend ses tours toujours différents. La marchande d’à côté vient acheter une glace, elle a tellement peu de clients qu’elle s’ennuie à mourir et craint de s’endormir! Elle plaisante avec le serveur. Un couple d’Italiens s’arrête vingt secondes au comptoir, le temps de boire un expresso. La voisine revient, sa glace à la main. Quelques touristes avec enfants pour des glaces, mais surtout des habitués, dirait-on. Ah, le style du serveur, débonnaire, Rital tellement! La façon qu’il a de rendre la monnaie, tirant de sa poche son porte-pièces en plastique rouge, tendant les pièces entre pouce et index, le petit doigt en l’air! Eh bien sûr son délicieux accent italien quand il parle français. Tout me plaît ici, c’est comme un voyage en Italie, certes toute proche, sans quitter la France! C’est le rendez-vous des Italiens du coin, les plus pittoresques, les plus typiques, les plus croquignols! Des centaines de photos à faire ici, un film passionnant! Je vais quand même aller me promener un peu ailleurs — pas sans avoir demandé s’ils sont ouverts en hiver! Oui : ils ferment un peu en mai-juin et un peu en novembre, après la Toussaint. Ouverts tous les jours sauf lundi. »

Rentré au chalet, j’ajoutais :

« Retour à la montagne des vaches (dans les temps anciens, pas si lointains, mais qui reculent, qui reculent…), à la cheminée qui crépite derrière moi, au petit lumogaz qui éclaire la plume courant sur le carnet, au vent qui a repris et vient d’ouvrir la porte, à l’odeur énivrante du mélèze qui brûle et embaume tous mes vêtements, au plaisir que j’ai encore en bouche, en yeux, en âme, de la petite heure passée à la pâtisserie Turin… Piacere! Piacere! La dernière fois que j’avais entendu de l’italien comme ça autour de moi, c’était à Asiago, chez Rigoni Stern, et à Vicenza, et à Venise, au cours de ces trois journées inoubliables (et qui pourtant reculent… reculent…) passées là-bas en juin 2007… Rigoni Stern dont j’ai rapporté Le sergent dans la neige au chalet aujourd’hui, que j’avais envie de relire ici avant de repartir en Normandie plein de résolution, et gaillardement requinqué, maintenant que j’ai avalé Boudard (L’hôpital), Juliet (L’année de l’éveil), et le phénoménal Mort à crédit, dont la verve dans la mouscaillerie et la rouscaillerie m’a foutrement épaté! Oui, je vais me renvoyer l’épopée hallucinante du jeune Rigoni, pour le plaisir, et pour peut-être bénéficier un peu de la force de vie qu’il en a dégagé pour le reste de sa vie à lui, qu’il a vécue si pleinement et si sereinement et si simplement et si humainement et si puissamment et si sensément et si généreusement jusqu’en juin 2008… »

 

© Loïc Seron – juillet 2009 / 28 août 2010 – www.loicseron.com

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Là-haut


 

Du haut de "ma" montagne, un été au début de ce siècle

Je suis bien, là-haut. Au-dessus du monde — un peu — et au cœur d’icelui, comme le père Blaise. Au-dessus des nuages, après la pluie, quand la brume se forme au fond de la vallée puis remonte, engloutissant tout, pour se dissoudre dans l’espace par-delà les sommets. Loin de la foule; pas très loin : je la croise à chaque descente à la vallée pour un besoin vital (pain, journal, expresso à la merveilleuse, l’incomparable, la magnifique Pâtisserie Turin, dans la Grande Gargouille de Briançon…), et la regarde, hagard, comme on regarderait un troupeau d’extraterrestres…

Je suis bien là-haut et c’est pour la vie.

Auto-portrait au chalet - 2003 ou 2004

Un matin, cet été. Je me plante nez en l’air dans la prairie, jambes écartées, dans le vent doux — il a fait moins froid cette nuit. Silence total, absolu, délicieux, magique. Et tout à coup je suis pris dans une danse de martinets (deux sources sûres me disent que ce sont des martinets…). Un, puis deux, puis cinq, six, me frôlent dans leurs vols fulgurants, disparaissent, reviennent, virevoltent dans tous les sens. Et je ne les entends qu’une fraction de seconde à la fois, quand leurs ailes viennent battre l’air comme un roulement sec de caisse claire, à moins d’un mètre de moi… Tfrfrfrfrfr! Tfrfrfrfr!

Dans la prairie… au pied des arbres plantés en 2003, là où auparavant il n’y avait qu’arbustes et graminées… Ces arbres, je les ai portés sur mon dos, et aujourd’hui le plus grand balance sa tête à dix mètres du sol… Bonheur…

Au coin du chalet, la prairie commence

Il y a toujours une bonne raison de monter ici (et, comme dirait Gerber, même les mauvaises sont bonnes…). J’y suis venu par tous les temps et à tous les âges et à presque toutes les saisons.

À la fin de l'hiver, années 2000

Un peu plus haut, vers 2200m

Et c’est à chaque fois un plaisir puissant. Un grand apaisement. Une régénérescence (bouh le vilain mot!). On lit mieux, ici. On pense mieux. On dort mieux. On se rase devant un panorama exceptionnel. On passe sa journée à ne pas faire grand chose, et ça prend un temps fou. On revient sur terre. On se balade. On s’allonge et on met son nez dans la nature. On y voit de bien jolies choses…

On revient à des formes de vie plus basiques, plus simples, plus harmonieuses peut-être. Et ça fait un bien fou.

Et cet été, il en fallait, du calme et de la sérénité et du vent et de l’air pur et du silence et de la beauté et des arbres et des oiseaux, pour supporter ce qu’on pouvait lire à la une des journaux que, par inconscience ou par amour immodéré pour les expressi (et les glaces!) de la Pâtisserie Turin, je descendais acheter régulièrement, hein?…

 

© Loïc Seron – 27 août 2010 – www.loicseron.com

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