Richard Desjardins… enfin!

Toronto, septembre 1992. Je débarque à Glendon College, la petite faculté bilingue de l’immense York University, pour poursuivre mes études d’anglais entamées en France. Les cours y sont dispensés dans les deux langues officielles du Canada. D’où la présence, rare par ailleurs en Ontario, d’étudiants québécois (les Tremblay, Coté, Baillargeon et compagnie — si chaleureuse compagnie) dont je découvre le formidable accent avec délice. Chez l’un d’entre eux, jeune intellectuel barbu, intense et érudit, à quelques couloirs de cité universitaire de ma petite chambre, je lis un jour ces deux vers, écrits à même le mur à grands coups de marqueur :

« Peu importe comment le décor te programme / C’est toujours les tropiques quand tu aimes une femme » (Akinisi)

François Lizotte — c’est son nom, où est-il aujourd’hui?… — me renseigne : c’est une citation d’un auteur-compositeur-interprète québécois, Richard Desjardins, qui, avec ses deux premiers albums solo, s’est récemment imposé parmi les plus grands. Lizotte m’en parle avec passion, des étincelles plein les yeux. Quelques semaines plus tard, il signe dans le journal du campus un article intitulé « Les derniers humains… enfin! », pour saluer le réenregistrement du premier album du chanteur à la Chapelle du Bon-Pasteur, à Montréal.

Je me procure les deux disques : Tu m’aimes-tu et Les derniers humains. Les écoute en boucle. L’année passe. Je rentre en France, repars à Toronto, y reste deux ans. En 1997-1998, je passe une nouvelle année au Canada. Je découvre un nouvel et jubilatoire album de Desjardins, Au club Soda, enregistré devant un public montréalais déchaîné. Je le connais bientôt par cœur. Cet hiver-là, tandis que les « tempêtes de glace » paralysent la région, je passe mes fins de semaines à danser le rock ‘n’ roll comme un fou sur ses chansons avec mes nouveaux chums de Montréal, et nous passons le cap de la nouvelle année en chantant Le chant du bum à tue-tête — en tâchant tant bien que mal, pour ce qui me concerne, d’imiter l’inimitable accent de nos cousins de Nouvelle France.

En 1999, une tournée de Desjardins l’amène en Normandie. J’assiste au concert avec des amis. Prends quelques photos pendant le spectacle. Concert magnifique, est-il nécessaire de le préciser?… Nous découvrons les chansons du nouvel album, Boom Boom, d’une bouleversante poésie, parmi lesquelles le remarquablissime Lomer, écrit en hommage « à la Frenchie Villon »… Après le départ des derniers fans, j’aborde le bon Richard et lui demande si je peux le prendre en photo. Il accepte. Je déclenche deux fois. L’une des deux photos deviendra le tout premier d’une longue série de portraits d’artistes, que je commencerai à exposer en 2007. Nous bavardons quelques minutes. Je ne sais pas que je devrai attendre douze ans pour le revoir.

La vie avance. Toujours ses chansons m’accompagnent. Le temps ne fait qu’accentuer la profondeur de leur imprégnation en moi. Comment dire l’effet qu’elles me font, à part à inviter chacun à se plonger dans leur univers bienfaisant, intemporel, débordant d’humanisme? Bien en peine de me livrer à une analyse en règle de la poésie unique de Desjardins, je ne peux qu’en évoquer la simplicité fulgurante des images; la proximité respectueuse et harmonieuse avec la nature; la révolte saine et la conscience toujours debout et vigilante; les emprunts délectables à la langue anglaise; le rythme si particulier de la langue québécoise…

Ça fait cinquante ans aujourd’hui

qu’les blokes sont icitte pour le cuivre

Nous aut’, un peu plus pour survivre

comme les lièvres qui courent la nuit.

[…]

La misère noire, c’pas drôle à voir

Envoye dans l’bois, ça presse,

une poche de fleur*, une canne de graisse

(*un sac de farine, « pouch of flour » en anglais…)

(Les Fros)

 

Quand j’étais sur la terre

Sous-locataire

D’un kilo de futur

Des monsieurs incomplets-veston

M’ont invité à une grande déception

(Va-t’en pas)

 

J’entends la fonderie qui rush

Pour ceux qui l’savent pas

On y brûle la roche

Et des tonnes de bons gars

(… Et j’ai couché dans mon char)

 

Le velours de tes bras

Le coton de tes bras

Quand tu les ouvres

Et que tout est facile

Lucky! Lucky!

D’en arriver là

Comme un bateau

Qui arrive au Brésil

(Lucky! Lucky!)

 

Pousse le matou dehors

c’est à soir que tu sors

laisse tout’ ça là,

viens voir le monde,

le monde veut t’voir,

un peu d’amour

ça t’fera pas d’tort.

Laisse une lampe allumée

le voleur pourrait s’enfarger.

(Boomtown Café)

 

L’an deux mille,

l’an deux mille cash,

L’adn, l’adn, l’adn of the world.

Le cimetière, le cimetiers-monde drett’ dans l’dash

Y a-tu d’la vie sur terre?

(Charcoal)

 

Adieu la Terre, tant si bonne,

qui tant d’eau froide m’a fait boire.

Adieu Humains, qu’on me pardonne

si je ne laisse que mon histoire.

(Lomer)

 

Où as-tu mis ton cœur?

À la loterie, chez tes copains de bruit?

Dans quel taxi?

Où as-tu mis ton cœur?

Tu es parti, propre, propre

comme un poignard

lavé.

(Où as-tu mis ton cœur?)

 

Mais ‘va-tu toujours y avoir

de l’eau dedans mon vin,

‘va-tu toujours y avoir

que’que’chose  en moins

quand tout c’que t’as c’t’une tranche de pain?

Quand le vent souffle, moi j’sais

d’où c’est qu’ça vient.

Y en a qu’ont tout’ pis tout’ les autres, y ont rien.

Change-moi ça.

(Y va toujours y avoir)

 

La pépite au fond du tamis,

seul avec elle dans le motel.

Fantastique, fantastique et demi,

l’amour chez les mortels.

(Dans ses yeux)

 

… mais il faudrait tout citer…

 

En février dernier, j’apprends par hasard que Desjardins passe dans la région avec un nouveau spectacle solo. Grâce à la gentillesse de l’équipe du Trianon Transatlantique de Sotteville-lès-Rouen, j’obtiens la permission de faire quelques photos du spectacle. Émotion et gorge nouée à entendre en direct (par les oreilles et par le viseur du Leica!) Boom Boom, Lomer et Boomtown Café, avec lesquels Desjardins commence son tour de chant. Émotion brute maintenue jusqu’à la toute dernière chanson, Jenny, extraite du dernier album, Kanasuta, dont l’extrême simplicité n’a d’égale que la force extraordinaire.

Ton cœur toujours là à m’attendre

indulgent comme une mère de tueur.

Oh Jenny! ma lueur.

J’pas fort en affaires comme ceux qui volent avec leurs plumes,

je n’ai que ma sueur pour toute fortune.

J’te donnerais tout c’que j’ai mais faudrait encore une fois

m’en aller l’emprunter.

[…]

C’te christie d’vie je l’ai d’travers. C’est ben ça l’mystère.

Comment t’as fait’ pour me rendre heureux?

(Jenny)

 

À la fin du spectacle, j’échange quelques mots avec Desjardins. J’ai apporté un petit livre, ses Paroles de chansons, acheté à Montréal en 1997. J’ai glissé dedans la photo prise en 1999. Je lui demande de me dédicacer le livre. Il l’ouvre, tombe sur la photo… Je lui explique d’où elle vient, la lui offre, bien sûr. Sourires, et une bonne poignée de mains avant que chacun ne reparte sur son chemin.

J’ai eu le temps de glisser à Nancy, son assistante et éclairagiste, que j’aimerais bien faire un nouveau portrait de Richard. Adorable, chaleureuse, spontanée (je pourrais juste dire : Québécoise), elle plaidera ma cause auprès de lui et, quelques jours après, m’invitera à les rejoindre en région parisienne un mois plus tard au moment de la balance : j’aurai dix minutes pour faire toutes les photos que je voudrai.

Le 10 mars, à Savigny-le-Temple, j’assiste à la balance, puis Desjardins, fidèle à sa parole, se laisse photographier, sans manquer de me dire qu’il a horreur de ça! Je n’en mène pas large… Je lui propose de s’installer à un piano, dans le hall du théâtre. Ça tombe bien, dit-il, il a une mélodie à travailler. Je fais quelques photos.

Il termine sa chanson, et je l’entraîne vers un mur de briques, sous une verrière. Trois ou quatre photos. Le trac est revenu, je ne maîtrise pas parfaitement l’appareil 6×6, je suis fébrile. J’ai peur de faire une mauvaise mesure de la lumière. Le temps accordé touche à sa fin… Nous sortons pour faire les dernières photos. Je finis ma pellicule 6×6, et clic et clique à tout va au Leica pour la sécurité, le temps d’une cigarette. Je suis en sueur, et pas content de moi.

Ensuite, c’est bye bye, puis retrouvailles le soir pour le concert, sans photo cette fois-ci. Je déguste une nouvelle fois les mots du Villon québécois contemporain… en savoure le parfum puissant…

Charme et lenteur de la photo argentique… Je récupère les pellicules développées deux semaines plus tard. Je constate que les portraits faits à l’extérieurs sont plutôt banals, mais, ô heureuse surprise, que l’une des photos prises devant le mur de brique est exactement ce que je rêvais de faire… Je retrouve mon cher Desjardins tel qu’en lui-même, détendu et intense et donnant tout, l’espace d’une fraction de seconde : toute sa poésie et toute sa musique et sa douceur et sa mélancolie, et sa fatigue, et sa détermination, et sa sincérité, et plus encore.

Bientôt vingt ans après la découverte de ses mots, sur le mur de la chambre de Lizotte, et de ses premières chansons… Crisse de tabarnouche, vingt ans?!?…

Douze ans après la première photo…

Richard Desjardins… enfin!

En attendant la prochaine fois, bien sûr…

Merci, Richard.

Merci aussi à Nancy, Stéphanie, Suzie… et François!

© Loïc Seron – www.loicseron.com – 01 avril 2011

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Un commentaire pour Richard Desjardins… enfin!

  1. Ann dit :

    oups!!!!j’adore…..ce bonhomme aux accents si tendres et durs à la fois, qui donne envie d’être son « chum », merci Loïc pour cette encore belle histoire.
    Ann

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