Que dire de plus sur le compte de Chet Baker?…

Il y a une dizaine d’années, sur la côté bas-normande, un homme venait aux festivals de jazz classique auxquels je participais parfois, qui semblait ne rater aucun concert. Un Américain. Il s’était lié d’amitié avec les organisateurs et les musiciens de la région, si bien qu’il était invité à manger à la table des artistes et des techniciens avant chaque soirée. Un soir, quelqu’un me le montra du doigt et me dit “ce type a été un copain de régiment de Chet Baker”.

Je profitai bien sûr de la première occasion pour aller parler un peu avec lui et pour lui serrer la main… Nous autres musiciens et amateurs de jazz avons, comme d’autres, notre petite liturgie puérile, nos petits fétichismes qui nous font tenir comme à la prunelle de nos yeux à quelques disques indispensables, quelques billets d’admission à des concerts inoubliables, qui nous font donner à ceux qui ont connu et côtoyé nos maîtres une aura qui dépasse leur seul statut d’être humain… Les quelques fois où j’ai eu le plaisir de serrer la main du pianiste Kenny Barron, par exemple, j’ai salué le grand artiste, mais j’ai aussi pensé très fort à Stan Getz, qu’il a longtemps accompagné, et avec qui il a enregistré des faces bouleversantes, en particulier celles, en duo, qui furent les dernières du génial saxophoniste… Futilités… mais on se trouve parfois en présence d’hommes ou de femmes qui donnent de la chair à nos mythes intimes… Avec cet Américain de Courseulles-sur-mer, qui ne me paraissait même pas très âgé, Chet Baker descendait du piédestal inaccessible sur lequel mon admiration inconditionnelle l’avait placé, et me paraissait plus réel… Par vieil ami interposé, je pouvais presque lui mettre la main sur l’épaule…

Bien sûr, je n’appris rien des quelques mots échangés ce soir-là. L’homme me dit simplement, avec des étoiles dans les yeux, que Chet était merveilleux. Ce que je savais déjà… mais il était bon de l’entendre de la bouche d’un qui lui avait été proche.

Mais à part cela, et toute idolâtrie mise à part, comment comprendre l’énigme Chet Baker, et la fascination qui a exercé, et qu’il continue d’exercer?… Voici, en 1952 sur la côte ouest américaine, un jeune homme de vingt-trois ans, né dans la rurale Oklahoma, qui a appris à jouer de la trompette tout seul, qui a joué dans l’orchestre de son collège, puis dans l’orchestre de danse de son lycée ainsi que dans sa fanfare, puis pendant deux ans dans celle de son régiment, posté dans le Berlin détruit de l’après-guerre. Voici un grand gamin qui, une fois démobilisé, a suivi en dilettante les cours de musique d’une université de la banlieue de Los Angeles — un de ses profs lui dira qu’il ne serait jamais musicien — , qui a participé pendant quelques mois à des jam sessions, ces rendez-vous pour initiés et aspirants initiés que l’on appelle “bœufs” en français où les jazzmen apprennent le métier en improvisant avec leurs congénaires et en frottant leurs épaules aux leurs, et qui se fait engager sur audition par le jazzman le plus phénoménal du moment, Charlie Parker, de passage en Californie pour quelques semaines de tournée. Qui se retrouve à jouer avec les tout meilleurs musiciens du moment — moment où la concurrence était particulièrement rude. Un homme jeune, puis moins jeune, puis tout simplement éternel, qui a ensuite tracé une trajectoire unique en son genre, fulgurante, sensible, d’une originalité totale.

Après Charlie Parker, ce fut le saxophoniste Gerry Mulligan, toujours en 1952, et le célèbre quartette sans piano qui entra dans la légende du jazz aussi rapidement que son jeune trompettiste, ce Chet Baker, Américain pur jus à la gueule d’ange, “pur et simple”, comme disait de lui Parker, photogénique en diable, dont les gazettes ne tardèrent pas à guetter le moindre des gestes, à relater le moindre des faux-pas, et qui rapidement commença à se brûler les ailes à la fréquentation, alternativement, des paradis artificiels et de la réalité brutale de la vie qui abîme les grands sensibles. Ascension foudroyante dans les très suivis classements des magazines de jazz (il ne faut pas oublier que le jazz a l’époque est la musique “pop”, la musique populaire à la mode, la musique de danse, la musique pour laquelle les foules se passionnent et suivent avec frénésie les concerts et les sorties de disques), couverture médiatique digne des stars de Hollywood — dont il avait le charisme — , fascination d’un public nombreux jusque sur le vieux continent, conquêtes féminines, voitures de luxe, drogues douces puis drogues dures : Chet connut tout cela avant l’âge de vingt-cinq ans, et en toute innocence. Il lui resta ensuite à tenter d’y survivre, tant bien que mal, en une longue trajectoire erratique qui prit fin le 13 mai 1988, où l’on trouva son corps sans vie sous la fenêtre de son hôtel, à Amsterdam.

Si son parcours de vie fut des plus chaotiques, comprenant  plusieurs mariages, une interminable addiction à la drogue, de nombreux séjours en prison pour détention de substances illicites, des interdictions de séjour dans plusieurs pays européens, une funeste rencontre avec des dealers qui lui cassèrent les dents en 1968, une longue traversée du désert, sa musique ne connut jamais aucun incident de parcours : elle fut solaire, pure, limpide, magistrale du début jusqu’à la fin. De très nombreux enregistrements en témoignent. Chet Baker ne suivit aucune mode, il ne fit comme personne, et personne ne fit jamais comme lui. Son style à la trompette et au chant, frais, tendre et dynamique à ses débuts, se fit ensuite plus profond, plus grave, plus métaphysique. En un mot : bouleversant. Et il passa sa vie musicale à inventer, dans ses improvisations jouées et chantées sur les merveilleuses chansons du répertoire américain, des phrases et des mélodies proches de la perfection, toujours différentes, toujours réinventées, à l’écoute desquelles on se sent transpercé par la plus pure beauté.

En serrant la main de cet Américain de Courseulles-sur-mer, en cet été du début des années 2000, c’est à tout cela que je pensai, et je pus, symboliquement et par la pensée, remercier Chet Baker de toute cette beauté offerte en partage.

* * * * *

Loin de Los Angeles, et alors que le jazz n’est plus trop la musique à la mode, ni trop la musique de danse (no comment), il arrive que des musiciens tentent de rendre hommage à Chet Baker. J’ai l’effronterie et le bonheur d’être, occasionnellement, de ceux-là, en compagnie de trois des meilleurs êtres humains et musicaux avec lesquels il m’ait jamais été donné de jouer…

Quentin Ghomari - Rouen - 2007

Quentin Ghomari – Rouen – 2007

Jean-Baptiste Gaudray - Sotteville - 2007

Jean-Baptiste Gaudray – Sotteville – 2007

Bertrand Couloume - Bois Guillaume - 2007

Bertrand Couloume – Bois Guillaume – 2007

Mardi prochain 04 février 2014, au Moulin de Louviers, dans le cadre du (dernier!) festival « Hivernales des Cuivres en Normandie », nous présenterons notre modeste et sincère « Tribute to Chet Baker » à tous ceux qui voudront bien venir écouter quelques évocations d’un musicien exceptionnel et singulier…

© Loïc Seron – www.loicseron.com – 28 janvier 2014

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L’appel de la forêt – correspondances

Il paraît qu’il n’est de bonnes lectures que celles faites hors-contexte.

À Lisbonne en photo-vagabondage dilettante il y a quelques semaines (des photos bientôt, j’ajouterai un lien ici), j’ai lu, une fois, deux fois, un petit livre de l’aventurier des temps modernes qu’est Sylvain Tesson, sur son expérience d’ermite en Sibérie.

Le hors-contexte, plutôt réussi, a bien fonctionné : j’ai adoré. Presque tout. Mais adoré bien bien, hein : ce livre m’a éclaboussé de bonheur. J’y a trouvé mille perles. Me suis senti fortement interpellé, comme on disait pompeusement il y a quelque temps. On trouve parfois imprimées dans un livre des idées avec lesquelles on se sent des affinités particulières, qui résonnent instantanément avec celles que l’on ressent intimement depuis un bon bout de temps…

Vous connaissez l’oiseau Tesson? Un sacré phénomène, géographe de formation, alpiniste, doté d’une énergie, d’une curiosité et d’une résolution fantastiques, qui depuis vingt ans court le monde à pied, à vélo, à cheval, à moto parfois, et en en rapporte des récits ébouriffants. Un suractif qui ne tient pas en place et cultive son jubilatoire grain de folie sur les chemins du monde, et tant mieux s’il n’y a pas de chemin. Un écrivain franc et spontané autant que sensible et introspectif, friand d’aphorismes.

Jeune, avec ses amis d’escalade, il gravit à mains nues toutes les cathédrales de France et d’Europe, sans autorisation bien sûr, pour y passer des nuits à la belle étoile sur quelque corniche. Activité potache et périlleuse (don’t try this at home! comme disent les Anglo-saxons), qui gagne encore en sel par mauvais temps… Dans Petit traité de l’immensité du monde, Tesson évoque une nuit d’orage électrique passée en haut de la flèche de la cathédrale de Rouen…

Dans la vie de quasi-tous les jours, il aime aller dormir en forêt, tendant son hamac entre deux arbres à quinze mètres du sol. Pour le plaisir.

Ses périples faramineux, quand il les effectue à pied, se font habituellement au rythme de cinquante kilomètres par jour minimum. Ainsi, il a retracé le parcours des évadés du goulag, de la Sibérie au golfe du Bengale, seul dans la taïga, les steppes, le désert de Gobi, l’Himalaya, et compagnie. Six mille kilomètres. Sans assistance, il va sans dire : lui, c’est la réalité sans la télé! Ça lui a inspiré L’axe du loup. Il a aussi longé un pipeline d’Asie centrale, de la mer d’Aral jusqu’à la Méditerranée, à vélo, sur trois mille kilomètres. En a tiré de passionnantes réflexions (Éloge de l’énergie vagabonde). J’en passe et des meilleures, des plus lointaines, des plus dingues, des plus exaltées.

Ce genre de gars.

En 2010, à trente-sept ans, il se trouve las d’être celui qui, omnubilé par le mouvement, court le monde avec frénésie. Il décide de mettre à exécution un nouveau projet-défi qu’il s’auto-menaçait de réaliser depuis quelques années déjà : passer six mois dans une cabane au bord du lac Baïkal, en Sibérie — en y arrivant au cœur de l’hiver bien sûr, par des températures polaires, sinon c’était trop facile. Pour voir comment il allait vivre l’immobilisme du sédentaire…

Si ce garçon aimait la photo, nul doute qu’il aimerait le contraste.

Mais il n’aime pas la photo. On en reparlera.

Il aime les livres, plutôt. La vodka, aussi. Il en emporte des caisses entières — il détaille la liste de ses bouquins-pour-cabane-déserte au début de l’ouvrage — , et quelques autres encore, qu’il a remplies de nourriture et de matériel. De quoi voir venir quelques mois, quand même. De quoi couper du bois. De quoi pêcher. De quoi transformer la lumière du soleil en électricité.

Il se fabrique donc son petit paradis terrestre, au fin fond du monde, à une journée de marche du plus proche voisin pareillement isolé, à cent vingt kilomètres du premier village. Un ermitage où,  pour reprendre le mot d’un que j’aime beaucoup (évoqué par un autre que j’aime autant), le nombre de cons au kilomètre carré devient presque supportable — presque, ajouterais-je, parce qu’on en est toujours un soi-même, ne serait-ce qu’aux yeux des autres…

Avouons que ça donne envie. Et d’ailleurs…

L’homme aux semelles de vent, prénommé comme en prévision de cette expérience, devient homme des bois : il se fait sylvain. Avec, en prime de l’immense forêt de cèdres qui entoure son neuf mètres carrés spartiate, éléments non négligeables de son somptueux décor, le Baïkal, véritable mer intérieure qu’il explorera d’abord à pied (eh oui, sur la glace, pardine!), puis en canoë après la fonte, et les montagnes qui se dressent derrière la cabane, culminant à deux mille mètres d’altitude, dont bien sûr il foulera longuement les flancs et sillonnera les sommets à la recherche la corniche idéale pour un  bivouac sous les étoiles — y compris au plus froid de l’hiver…

Le paradis, je vous dis!

Il est bon de savoir que dans une forêt du monde, là-bas, il est une cabane où quelque chose est possible, situé pas trop loin du bonheur de vivre.
 

C’est le premier d’une longue série d’extraits que j’ai relevés au cours d’une troisième lecture, au retour…

L’homme libre possède le temps. L’homme qui maîtrise l’espace est simplement puissant. En ville, les minutes, les heures, les années nous échappent. Elles coulent de la plaie du temps. Dans la cabane, le temps se calme.
 

Et c’est là que j’ai commencé à penser à « ma » cabane, qui n’est pas la mienne, à mon merveilleux Là-haut déjà évoqué ici il y a quelque temps. Non pas que j’apparente mes tranquilles et estivales villégiatures alpines aux exploits (à lui ordinaires, dirait-on) de l’aventurier de l’extrême qu’est Tesson, bien sûr. Mais j’ai trouvé, dans les réflexions que lui ont inspiré les six mois de solitude passés en Sibérie, d’innombrables correspondances avec les sentiments ressentis, séjour après séjour, dans ce chalet de pierre où j’ai connu tant d’heures de bonheur puissant.

Pour parvenir au sentiment de liberté intérieure, il faut de l’espace à profusion et de la solitude. Il faut ajouter la maîtrise du temps, le silence total, l’âpreté de la vie et le côtoiement de la splendeur géographique. L’équation de ces conquêtes mène en cabane.
 

C’est exactement ça! Et bien sûr le havre de la cabane est le camp de base des balades alentour, des explorations diverses, des itinéraires empruntés cent fois, mille fois, et que toujours on semble découvrir avec des yeux neufs, des sensations vierges.

Un peu au-dessus de là-haut, août 2012

Un peu au-dessus de là-haut, juillet 2010

Dans la vie, il faut trois ingrédients : du soleil, un belvédère, et dans les jambes le souvenir lactique de l’effort.
 

Idem, en regardant vers l’ouest

Avant toute chose, un beau paysage devant les yeux. Ensuite tout peut s’arranger, la vie peut commencer.

Grinçant (ou simplement réaliste?…), Tesson tempère cette belle affirmation un peu plus loin :

La beauté ne sauvera pas le monde, tout juste offrira-t-elle de beaux décors pour l’entre-tuerie des hommes.
 

Oui, bon, vu comme ça…

De toutes façons, il avait donné le ton de ce fatalisme dès la quatrième de couverture :

Assez tôt, j’ai compris que je n’allais pas pouvoir faire grand-chose pour changer le monde. Je me suis alors promis de m’installer quelque temps, seul, dans une cabane. Dans les forêts de Sibérie. […] Et si la richesse revenait à disposer de solitude, d’espace et de silence — toutes choses dont manqueront les générations futures? Tant qu’il y aura des cabanes au fond des bois, rien ne sera tout à fait perdu. 
 

Et dans les première pages :

Sur une Terre surpeuplée, surchauffée, bruyante, une cabane forestière est l’eldorado. […] Un jour, les pétroliers saoudiens, les nouveaux riches indiens et les businessmen russes le comprendront. Il sera temps alors de monter un peu plus en latitude et de gagner la toundra. Le bonheur se situera au-delà du 60e parallèle Nord.
 
 

Ma foi, vu comme ça, on apprécie d’autant plus les beautés du monde. Et il ne reste plus qu’à espérer que, le temps aidant, la conscience de la fragilité du monde fasse son chemin dans les esprits.

Bien sûr, l’isolement est propice à la contemplation et à l’introspection. En six mois, Tesson a eu le temps — c’était un des buts de son ermitage — de réfléchir à un paquet de choses…

Aujourd’hui, je n’ai nui à aucun être vivant. […] vivre sans faire de mal à personne. Ne pas nuire. Après une journée dans la cabane des Cèdres du Nord, on peut se le dire en se regardant dans les glaces.
 
Cette vie procure la paix. […] L’ermitage resserre les ambitions aux proportions du possible. En rétrécissant la panoplie des actions, on augmente la profondeur de chaque expérience. La lecture, l’écriture, la pêche, l’ascension des versants, le patin, la flânerie dans les bois…
 
Le monde est gris de nos fadeurs. La vie paraît pâle? Changez de vie, gagnez les cabanes. Au fond des bois, si le monde reste morne et l’entourage insupportable, c’est un verdict : vous ne vous supportez pas!
 
Les livres sont plus secourables que la psychanalyse. Ils disent tout, mieux que la vie.
 
En ville, le libéral, le gauchiste, le révolutionnaire et le grand bourgeois paient leur pain, leur essence et leurs taxes. L’ermite, lui, ne demande ni ne donne rien à l’État. Il s’enfouit dans les bois, en tire subsistance. Son retrait constitue un manque à gagner pour le gouvernement. Devenir un manque à gagner devrait constituer l’objectif des révolutionnaires. Un repas de poisson grillé et de myrtilles cueillies dans la forêt est plus anti-étatique qu’une manifestation hérissée de drapeaux noirs. Les dynamiteurs de la citadelle ont besoin de la citadelle. Ils sont contre l’État dans le sens où ils s’y appuient.
La retraite est révolte. Gagner sa cabane, c’est disparaître des écrans de contrôle. L’ermite s’efface. Il n’envoie plus de signaux téléphoniques, plus d’impulsions bancaires. Il se défait de toute identité. Il pratique le hacking à l’envers, sort du grand jeu. Nul besoin d’ailleurs de gagner la forêt. L’ascétisme révolutionnaire se pratique en milieu urbain. La société de consommation offre le choix de s’y conformer. Il suffit d’un peu de discipline. Dans l’abondance, libre aux uns de vivre en poussah mais libre aux autres de jouer les moines et de se tenir amaigris dans le murmure des livres. Ceux-ci recourent alors aux forêts intérieures sans quitter leur appartement.
 

Hmm…

Cette dernière, réjouissante :

La solitude : ce que les autres perdent à n’être pas auprès de celui qui l’éprouve.
 

Ah, si on va par-là… on trouve aussi :

Qu’est-ce que la solitude? Une compagne qui sert à tout. Elle est un baume appliqué sur les blessures. Elle fait caisse de résonance : les impressions sont décuplées quand on est seul à les faire surgir. […] Elle génère des pensées puisque la seule conversation possible se tient avec soi-même. Elle lave de tous les bavardages, permet le coup de sonde en soi. Elle convoque à la mémoire le souvenir des gens aimés. Elle lie l’ermite d’amitié avec les plantes et les bêtes et parfois un petit dieu qui passerait par-là.
 

Et le fait est que l’on considère généralement la solitude comme une voie sans issue, non une conquête :

En Creuse, août 2013

En Creuse, août 2013

Tiens, justement… la Creuse… Mais revenons à nos moutons.

Le Tesson va donc ermiter et aventurer six mois dans un décor qui, à son arrivée, en plein hiver, doit ressembler aux immensités glacées que j’ai eu la chance de parcourir (un peu!) dans le grand nord canadien en février 2007…

À 200 km du cercle polaire. Diavik, Territoires du Nord Ouest, Canada

À 200 km du cercle polaire. Diavik, Territoires du Nord Ouest, Canada

Et le lac Baïkal, sur lequel il a marché, patiné, pêché, tracé des poèmes dans la neige, sur lequel il s’est allongé parfois pour éprouver la sensation d’être couché à la surface de l’eau avec sous lui des centaines de mètres de fond, lui apparaissait peut-être comme ça :

Au même endroit, en regardant vers le pôle nord...

Au même endroit, en regardant vers le nord…

Pour le paysage derrière la cabane, la forêt de cèdres et les montagnes sibériennes, je n’ai sans doute rien de comparable à proposer… ne puis que laisser mon imagination vagabonder au fil des descriptions qu’en fait Tesson.

25 mars
Ce matin, le temps permet de sortir pour la première fois depuis des jours. Je monte à la cascade par un autre itinéraire, sur la rive droite du torrent. La forêt où s’accumule la neige me réserve son épreuve. Deux heures pour venir à bout de 400 mètres de dénivellation. Les pics martèlent les troncs morts. Puis viennent 200 mètres de bon terrain durci. Mais ensuite, calvaire pour traverser une combe encombrée de pins nains. Je m’écroule dans des chausse-trappes profondes de un mètre. Je vise une saillie de granit à cent mètres au-dessus de la cascade de glace.
 
30 mars
Un saut à la cascade de glace aujourd’hui par un nouveau chemin. Je remonte la première vallée au sud de ma cabane et à l’altitude de 1000 mètres entreprends un long contournement de l’épaule. Je passe l’arête, quelques gendarmes de granit pourri percent la couche de neige. Je continue à flanc de pente sur la neige durcie. Parfois une coulée de pins nains ruine mes efforts. Je peine cinq heures entières avant d’atteindre la rive gauche de l’entaille fermée par la cascade.
 
15 avril
Il me faut deux heures et demie pour sortir de la forêt. Je remonte le cours de la deuxième vallée au sud de ma cabane pour y chercher un bivouac. Malgré les raquettes, j’enfonce à mi-cuisse. Chaque pas, une haute lutte. J’arrive à la lisière supérieure de la forêt à 7 heures du soir, trempé. Je choisis un replat à 1200 mètres d’altitude au-dessus d’un pierrier. À cent mètres en contrebas, une trace de glouton court à flanc. L’animal n’hiberne pas. Il fait un froid de gueux. Des pins nains dégagés par le vent rampent sur les blocs couleur rouille. La Bouriatie est un filament rouge à l’orient. Je coupe des brassées de pin pour me faire un matelas et lance un feu dans l’ombre. Je monte la tente, y jette le matelas et mon duvet.
 
10 mai
L’après-midi, je monte à la cascade. La neige colle encore aux raquettes dans le sous-bois, et les pins nains entravent la marche plus que jamais. […] Sur le bord de l’entaille menant à la chute d’eau, le printemps prépare le sacre. Des forces fragiles percent. Les anémones de montagne, velues, tremblent au soleil. Les herbes ont poussé entre les névés. Une ligne de mes empreintes a tenu sur un pan de neige. Un ours l’a suivie avant de redescendre vers la rivière. Les fourmis ruissellent sur le flanc de leurs cités d’aiguilles. On croirait une pyramide précolombienne (légèrement érodée). Le torrent s’est libéré et disparaît sous la glace au débouché de la vallée. La montagne fond. Les versants sont striés de coulées vives pressées comme des filles de se mêler au lac. Les bourgeons des aulnes ont crevé leurs écailles. Les bosquets d’azalées sont mouchetés de fleurs violettes. Les feuilles cireuses exhalent une odeur d’encaustique. La timidité de la nature prélude à son triomphe.
 
17 mai
Je plie le camp et monte le long de l’arête pendant cinq heures. […] Le fil se redresse et à 1600 mètres j’atteins la couche de neige durcie. […] Au sommet, à 2100 mètres, il fait un froid de zek. Vers l’est, le cœur de la réserve naturelle se dévoile. La chaîne de montagnes qui longe le Baïkal s’afaisse sitôt passé le revers de la crête. La perspective s’étrécit  vers le nord, parallèle au rivage. Le Baïkal : camée serti dans une châsse. Vers l’est, les vallonnements déroulent des forêts de pins gris, tachetées de lacs et striées d’affluents.
 
 

S’l y a une chose dont Tesson ne se vante jamais, c’est sa caisse, comme on dit en montagne, sa condition physique, sa résistance et son endurance, qui sont impressionnantes. Il monte en pleine neige pendant sept heures par un froid… sibérien; il s’élève de 1200 mètres dans la forêt et au-delà; il franchit les arêtes, escalade les cascades… Et avec quelle assurance! Car le tout s’effectue bien sûr dans la plus totale solitude et dans un milieu qui pourrait s’avérer mortel en quelques heures en cas de problème. Une mauvaise entorse, une jambe cassée et, sans aucune assistance possible, c’est le calvaire assuré, la mort presque certaine… Mais, à mille lieues du mythique et terrifiant Construire un feu de Jack London — alors que, somme toute, les conditions sont quasiment les mêmes — , Tesson prend ces risques très placidement, ne semble pas penser au danger, prenant à l’évidence plaisir à se surpasser pour conquérir l’indispensable inutile des sommets, loin des sclérosants principes de précaution. Son fol enthousiasme y participe sans doute autant que l’expérience accumulée en vingt ans de pérégrinations extrêmes et spontanées, nées de l’irrépressible désir de voir le monde.

En tous les cas il ne faut pas compter sur lui pour nous faire la soirée diapos de son séjour en Sibérie…

Penser qu’il faudrait le prendre en photo est le meilleur moyen de tuer l’intensité d’un moment.
 

Mon cher Sylvain, que tu ne sois pas photographe, c’est un fait que personne ne saurait te reprocher. Mais là n’est pas la question : je crois que l’on peut attribuer cette effroyable déclaration au fait que le plus grand nombre de photos dont tu disposes de tes innombrables voyages autour du monde ont été réalisées par ton cousin Thomas Goisque, qui t’a souvent rejoint ici ou là, rapportant de ses séjours avec toi des reportages pour les magazines, des livres entiers parfois. Or il est très bon photographe, mais il n’est pas un photographe très métaphysique. Et je me permets de penser que ce que tu aimes dans l’intensité d’un instant, c’est sa richesse métaphysique plutôt que sa stricte apparence, fut-elle formellement très belle… Non?… Cela dit en toute sympathie, bien évidemment, et en fraternité cabanistique…

Si je l’avais sous la main, le bon Tesson, voilà ce que je lui dirais… Et puis je m’arrangerais pour qu’il accepte que je le prenne en photo! D’ailleurs, il n’est pas dit que cela ne se fasse pas un jour… J’aimerais beaucoup essayer de capter l’énergie et la vitalité de cet être étonnant, qu’il faut remercier de nous faire rêver et voyager avec ses histoires de cabanes, qui donnent à réfléchir sur la vie toute entière.

Le recours aux forêts est recours à soi-même. Privé de voiture, l’ermite marche. Privé de supermarché, il pêche. Privé de chaudière, son bras fend le bois. Le principe de non-délégation concerne aussi l’esprit : privé de télé, il ouvre un livre.
 

Bon, je ne sais pas si j’oserais lui faire ma petite morale à deux roubles sur les hectolitres de vodka — par lui surnommée « poison » — qu’il a ingurgités en six mois… semblant contredire ce bel amour de la vie qu’il manifeste dans ses livres… Ça ne se fait pas. Même aux êtres rendus chers par la lecture de leurs bouquins? Même. Ah bon.

Alors je lui parlerais de ma nouvelle cabane à moi, que j’ai trouvée et adoptée récemment, non pas au bout du monde mais au bout d’une route de campagne, en Creuse… C’en est un aussi, finalement, de bout du monde, mais moins loin : on a besoin de nettement moins d’avions pour la rejoindre! Si tu savais comme c’est beau, là-bas, Sylvain! Les murs de rondins des maisons de la Creuse sont en pierre… mais c’est le même poêle à bois ou tout comme, les mêmes gestes pour le nourrir, et puis le silence, le recueillement, la réserve de bouquins, de pensées, de vadrouilles et déambulations possibles alentour sont quasi tout aussi beaux et sans limite que ceux que tu as connus en Sibérie, j’en suis sûr! Quant aux merveilles offertes à l’appareil photo… vois ce qu’en une seule balade une seule de mes pellicules a reçu comme photons sur sa surface sensible il y a dix jours à peine…

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D’après Courbet

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Tiens, il se trouve que Claude Monet était tombé amoureux du coin et qu’il y a fait de nombreuses toiles… Même en photo et en noir et blanc, on comprend bien pourquoi! Je trouve de plus en plus que le peintre et le photographe ont la même démarche, d’ailleurs…

Voilà… L’appel de la forêt cher au cher Jack peut se manifester partout et à tout moment. Et les cabanes du monde, propres ou figurées, sont innombrables, propices à un salutaire retour au calme et à l’essentiel. Ici et là, portatives parfois sous la forme d’un bon bouquin, d’un instrument de musique, d’un vélo, d’une paire de chaussures de marche, d’un ami, d’un être aimé, elles nous tendent les bras, nous accueillent et nous font du bien… Paraphrasons Brassens pour préconiser en cas de sauve-qui-peut : « Chacun sa cabane et courage »!

Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie, folio Gallimard, une photo prise par l’auteur en couverture, eh oui, quand même!

Heureuse année 2014…

© Loïc Seron – 07 janvier 2014 – www.loicseron.com

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Des photos avec de vrais morceaux de tendresse dedans

Il était plus que temps de prendre l’escargot par les cornes. Ce n’était pas une panne d’inspiration ou de photos, oh non! , c’était une panne de temps pour les transformer en pages de blog… Pages futiles et vaines qui à peine « publiées » vont se perdre dans l’océan sans fond du web, mais qu’il est néanmoins bon de composer, et de savoir lues et regardées par quelques uns, ici ou là.

L’occasion m’en est fournie par une petite bande de gamins extrêmement sympathiques (le mot est faible) que j’ai la chance de côtoyer de loin en loin — et parfois de très près, pour mon plus grand bonheur — au Centre Normandie Lorraine, près de Rouen. Gamins aveugles ou malvoyants que je suis allé rencontrer et photographier l’année dernière à l’invitation de la non moins sympathique équipe qui, sans limite de bonté et de bienveillance, veille sur eux au quotidien. L’idée était de réaliser une exposition permanente à l’occasion de la création d’un jardin sensoriel au cœur du centre.

J’en ai été, comme disait Doisneau, tout éclaboussé de bonheur. Et ému. Et enrichi. Ces petits et ces moins petits-là m’ont sacrément bouleversé.

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Dès ma deuxième visite, les enfants reconnaissaient mon pas dans le couloir quand j’arrivais…

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J’ai assisté à leurs activités quotidiennes…

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… photographié leur travail, leurs apprentissages…

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… leurs épanchements…

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Ils sont magnifiques, je vous dis!…

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Les photos, scannées et tirées en très grand sur des supports numériques, ont été installées sur les vitres de la grande galerie qui relie deux bâtiments et longe le jardin.

Bonheur et re-bonheur, l’équipe m’a proposé cette année de faire un atelier photo avec les enfants, dans le cadre du cinquantenaire de l’école, pour réaliser une exposition de LEURS photos.

Magnifique mission!

Nous nous sommes mis au travail. Je leur ai confié mon appareil (numérique, pour pouvoir profiter des automatismes), et, avec un peu d’aide, ils ont commencé à faire leurs photos. Avant chaque séance, le terrain est préparé en profondeur par les enseignants et éducateurs qui orientent, donnent du sens, balisent, rebondissent, amplifient…

Les photos se font à l’oreille, au toucher, à l’œil. Il faut tout réinventer et les enfants le font avec un naturel confondant. Faire de la photo sans voir?… Ils ne voient pas où est le problème!

Et j’apporte aussi mon Leica, pour fixer quelques uns des instants de grâce que nous vivons ensemble…

Les deux expos seront présentées le 28 juin prochain au Centre Normandie Lorraine, au Mesnil-Esnard.

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Je les revois lundi. J’ai hâte! Ils me font du bien.

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Quand j’ai besoin de me remettre les neurones d’équerre, je pense aux petits zouzous de Normandie Lorraine…

© Loïc Seron – mai 2013 – http://www.loicseron.com

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Merci Bernard Hérout

Bernard Hérout est mort et ses amis musiciens ont bien du chagrin… On ne saurait imaginer partenaire musical et humain plus fin et plus élégant, plus modeste et plus attachant aussi — entre autres. Bernard était un musicien total, un amateur au sens le plus noble du terme (un sens qui redonne du sens au verbe aimer), un amateur qui pouvait côtoyer les professionnels sans jamais s’en laisser raconter — bien au contraire : en élevant le débat musical par sa perpétuelle fraîcheur, sa poésie, et sa décontraction. Il avait la musique infuse, naturelle comme l’acte de respirer, pétillante et espiègle comme son regard et son petit sourire en coin. D’ailleurs il fredonnait tout le temps, quand il ne donnait pas libre cours à son humour de gentleman, pince-sans-rire et tendre à la fois.

Ce ne sont que des souvenirs parcellaires, qui ne sauraient évoquer dans son intégralité le superbe parcours musical que Bernard a effectué sur de nombreuses décennies. Mais ce sont des impressions, indélébiles, que j’ai eu la chance de glaner au fil des années en sa compagnie.

Au début des années 2000, j’eus la chance, grâce à la généreuse recommandation  d’Yves Morel, de rencontrer la joyeuse bande à Bernard, qui s’appelait à l’époque le “Combo Jazz de Dieppe”, un octet dont le répertoire était entièrement consacré à la musique de Duke Ellington, et notamment de son album enregistré avec Coleman Hawkins, qui se trouvait être un de mes disques de chevet. Je me retrouvai pour une première répétition dans le salon de la maison de Pourville, avec cette vue extraordinaire, entouré de musiciens que je ne connaissais pas, et qui devinrent instantanément des amis en jazz, avant de devenir des amis tout court. Et je découvris en Bernard un musicien absolument fantastique, et un être humain hors du commun, auquel je fus immédiatement extrêmement attaché.

Le Combo se produisit de nombreuses fois dans la région de Dieppe, à mon plus grand bonheur. Chaque solo de Bernard était une leçon de musique, une grande petite histoire merveilleusement construite, parfaitement énoncée, finement ciselée. Concert après concert, je n’en croyais pas mes oreilles, et je les ouvrais bien grandes pour espérer retenir quelque peu la richesse des phrases, des sonorités, de la sensibilité exprimée avec tant d’éloquence.

Je me souviens d’un concert sur un podium à deux pas de la plage, où nous fûmes rejoints sur scène par le vieux complice de Bernard, un autre musicien fabuleux, Jean-Claude Gogny. Il est impossible d’exprimer la joie profonde, irradiante, que l’on peut ressentir à partager sur scène la relecture de ces classiques du jazz avec de tels musiciens. C’était un véritable privilège, un cadeau de la vie dont je perçois encore aujourd’hui toute la puissance.

Et puis le Combo cessa ses activités, faute de contrat je crois… Quelques années plus tard, Bernard m’appela pour me proposer de me joindre, le temps d’un concert, aux “Dilettante Jazz Swingers”, une nouvelle formation dans laquelle je retrouvai avec plaisir Brian Woy et Dany Moulin. Un très beau nom d’orchestre soit dit en passant, dans lequel je discerne l’humour de Bernard combiné à celui, toujours exquis, de Brian. Et ce fut la première d’une série de délectables collaborations ponctuelles… C’était toujours avec un plaisir immense que je retrouvais les amis dieppois pour quelque animation ou concert en salle ou en plein air, sur un podium ou une pelouse, sous le soleil ou sous la pluie… Une joie émue à chaque fois de retrouver Bernard et de l’entendre dérouler au saxophone, à la clarinette, à la flûte, bien qu’un peu affaibli par les années, des solos d’une beauté absolue, presque miraculeuse…

Les “Dilettante” pouvaient réellement se montrer dilettantes (et cela me convenait bien!), et parfois les premiers invités de la soirée arrivaient en même temps que les musiciens retardataires, mais personne ne se formalisait de ce que l’orchestre était encore en train de monter tranquillement le matériel à l’heure où la musique aurait déjà dû résonner dans la salle… Cela tenait beaucoup, j’en suis sûr, à la tranquille assurance de Bernard et au respect qu’il inspirait instantanément chez tout le monde. Quand la musique commençait, les Dilettantes ne l’étaient plus et le swing était toujours au rendez-vous. J’adorais, et j’adorerai toujours jouer avec eux. Car il y aura d’autres occasions, bien sûr. Rien ne sera plus comme avant, mais cette merveilleuse musique de la Nouvelle Orléans l’emportera toujours sur le chagrin, si ce n’est sur la mélancolie…

Les amis de l’orchestre appelaient affectueusement Bernard “le Professeur”, et il le leur rendait bien en ne se comportant absolument pas comme un professeur, ou alors bien malgré lui. De son côté, il aimait, je ne sais pourquoi, ajouter une consonnance hispanique aux prénoms des uns et des autres : Danidos Moulinos, Ericos, Loïcos, Pierros… Pour Brian, évidemment, c’était impossible, alors il prononçait son prénom, avec une sorte d’humour anglais à l’envers, “Braillant”. Ces espiègleries linguistiques étaient comme une petite porte qui laissait apparaître, autant que ses discours musicaux enchanteurs, la profondeur de son monde intérieur, de sa fantaisie, de son originalité, et bien sûr de son attachement et de sa tendresse pour ses amis musiciens. Pour ma part, je garde au creux de l’oreille la phrase traditionnelle qui accompagnait sa poignée de main à la fin des concerts au moment où chacun rentre chez soi, cette heure si particulière où l’on se retrouve tout seul dans sa voiture, la tête pleine de musique, le cœur plein de l’amitié des copains, la vie un peu plus riche qu’en arrivant… Cette phrase, je l’ai entendue pour la dernière fois le 24 septembre dernier : “Allez, salut mon p’tit gars”.

Comme je suis heureux d’avoir photographié Bernard en 2010, dans sa quatre-vingtième année… Voir aussi ici.

© Loïc Seron – www.loicseron.com – 05 février 2011

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Une grande expo pour encore un mois / Toronto suite 1

Il n’est jamais trop tard pour faire, et ça m’arrange… Je propose depuis le 24 novembre dernier une grande expo retraçant en plus de cent photos ma première vingtaine d’années de photographie — la première d’une longue série, bien sûr. Une belle expo, je crois. Et je ne l’ai pas encore annoncée ici! Mais où est passé le temps passé?…

C’est un lieu d’expo inhabituel. Improbable, dit-on désormais de façon un peu agaçante, depuis que tout le monde s’est approprié un mot en son temps magistralement rajeuni par Desproges. C’est à La Vatine, à Mont Saint Aignan, entre le délicieux centre commercial  et son riant parking et la zone de la superbe, comment dit-on déjà, ah oui, pépinière d’entreprises où c’est qu’on se croirait en Amérique (dans certains coins d’Amérique seulement, heureusement): cubes en verre et en métal, pelouses bien droites, bagnoles partout, piétons nulle part.

Il se trouve que le reprographe Hélio Service (16 bis rue Alfred-Kastler – 76130) est installé là; que j’y fais depuis quelques années mes expérimentations de tirages numériques à partir de mes négatifs ou petits tirages argentiques; que cette société, et plus précisément ses charmants responsables (oui vraiment), m’ont proposé d’investir les murs de la belle galerie qu’ils ont créée à l’étage, autour des bureaux. Un bel et grand espace. Voilà. Mon petit univers photographique y est pour encore un mois, jusqu’au 17 février : des voyages bien sûr, du jazz évidemment, des portraits d’artistes, de la nature, et des scènes de rues, des tranches de vie avec plein de vrais gens dedans. Le tout tiré (sur place!) sur un superbe Canson 310g qui donne aux photos un beau grain et une grande douceur qui me plaisent beaucoup. Contrecollés sur des plaques d’alu, accrochées telles quelles sans cadre ni verre, les photos sont directement ouvertes aux regards et on y plonge tout droit.

C’est la première fois que je fais une exposition de tirages numériques! Et j’en suis ravi : le mariage des deux procédés m’ouvre de larges horizons et permet d’éviter les désavantages de l’un et de l’autre…

Et c’est la première fois que je présente des photos de Toronto en exposition. Un autre grand plaisir que je ne boude pas! L’expo s’ouvre avec cinq grands tirages (40×60 cm) de photos réalisées en octobre dernier. Juste en face, il y a aussi une grande série présentée de façon panoramique, faite en quelques minutes un soir à la sortie des bureaux dans le quartier des affaires…

Voici ces cinq images :

L’intersection (réalisée avec mon petit Yashica acheté dans la même ville en 1994, qui  petit à petit après dix-sept années de bourlingueries tombe en pièces détachées mais fonctionne toujours aussi bien!) :

Le Kensington Market :

L’évangéliste :

La danseuse :

Le Big Rude Jake :

Voilà… j’espère que, si vous n’avez pas encore vu l’expo, cela vous donnera envie d’y aller pour voir en grand et en vrai ces photos, et leurs sœurs, ainsi que les commentaires et explications qui vont avec!

Enfin sachez que toutes les photos sont en vente à des prix extrêmement raisonnables. Si vous voulez vous débarrasser de vos vieux euros, c’est le moment!

Ah oui : l’exposition s’intitule « Regarde tant que tu peux ». Original, non?…

© Loïc Seron – www.loicseron.com – 20 janvier 2012

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Je reviendrai à… Toronto!

Au Canada, mon Montréal à moi, c’est Toronto… Cela dit sans malice aucune pour la si chouette ville de Montréal, et ses habitants si attachants (d’ailleurs saviez-vous que le texte du « Je reviendrai à Montréal » de Charlebois a été écrit… par un Français?). Mais pour paraphraser Stan Getz paraphrasant Tony Bennett un soir d’état de grâce à Copenhague, « I left my heart in Toronto ».

J’ai passé à Toronto quelques unes de mes jeunes années, insouciantes, importantes, légères, fortes, naïves, pleines de vie. J’y ai découvert, entre autres, le jazz en live, dans les nombreux clubs de la ville — tous disparus aujourd’hui sauf deux... Inoubliables premiers chocs, à quelques jours d’intervalle, avec le trio de Ray Brown, puis le quintet de Moe Koffman (avec le bouleversant Ed Bickert à la guitare). J’y ai fait mes premières armes en photo noir et blanc, sur un Leica acheté d’occasion avec un de mes premiers paychecks. Et j’y suis retourné souvent, avec un plaisir intact à chaque fois.

Cette deuxième quinzaine d’octobre, j’ai de nouveau arpenté dans tous les sens, à vélo, à pied, les quartiers et les rues de cette grande ville à échelle humaine, aux noms si familiers. Et cette familiarité me semblait normale et surprenante à la fois : j’étais en voyage loin de chez moi, et me sentais, comme nulle part ailleurs, totalement à la maison. Les repères revenaient naturellement. Je savais, sans jamais hésiter, comment me rendre, par le chemin le plus court, ou le plus pittoresque, ou le plus chargé de souvenirs, de tel point à tel autre. Et les rues Davenport, Dufferin, Bloor, Spadina, Church, Jarvis, Yonge, Henry, Baldwin, Huron, Kensington, Dundas, Bathurst, Dovercourt, Adelaide, King, Queen, Harbord, Wellesley et compagnie me tombaient sous les roues, ou sous les pieds, avec une aisance des plus agréables. Et un bonheur intense.

Ces quelques photos datent de mon précédent séjour à Toronto, en 2008. C’est du numérique passé en noir et blanc, oui, bouh, mais c’est juste en attendant le développement des nombreuses pellicules exposées cette fois-ci (toujours avec le même Leica!). Une attente un peu anxieuse, parce que je n’ai jamais réussi à correctement photographier cette ville, bizarrement. J’ai souvent essayé, n’ai jamais été content du résultat… Peut-être que, contrairement à Paris ou New York, qui ont un caractère propre et évident, qui s’impose au visiteur photographe et ne fait aucune espèce de mystère, Toronto est plus délicate à cerner, à saisir. Un peu comme cette identité canadienne qu’il est, finalement, assez difficile de définir : elle existe, elle est souvent palpable, on la reconnaît à certains détails, mais il est difficile d’en tracer les contours exacts. Mais si, de loin, Toronto paraît être une ville nord-américaine banale, je vous assure que de près, c’est tout autre chose.

Cette fois-ci, j’ai donc essayé de faire autrement. De me rapprocher des gens. D’aller dans la foule. D’attraper au vol des ambiances. Sans perdre de vue, bien sûr, l’aspect graphique des choses vues. On verra ça la semaine prochaine… et je déposerai ici quelques échantillons un peu plus tard, le temps de scanner, de trier, de faire des choix.

En attendant, je vous le dis : il y a à Toronto des amis formidables. Des musiciens, des créateurs, des libre-penseurs… des du-coin anglophones, des d’un-peu-plus-loin francophones, des Français, des Italiens, des Argentins, des Polonais… des gens qui vivent aussi bien que possible, comme vous et moi. Mais là-bas. Ils me manquent déjà.

© Loïc Seron – 02 novembre 2011 – www.loicseron.com

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Photo… graphismes

Trois mois depuis la dernière entrée?!?… Bon, il faut impérativement prendre l’escargot par les cornes et poster de nouvelles photos avant que trois nouveaux mois ne s’écoulassent dans la torpeur de, hum, l’été, et surtout du temps qui passe et passe sans se retourner ni nous laisser le temps de dire mais… J’avais une petite série de photos prêtes pourtant, et puis, et puis… voilà. Alors la voici, et tant pis, ou tant mieux, si le texte d’accompagnement reste succinct.

Ça commençait par l’idée absolument pas novatrice — mais son accomplissement peut vous occuper une vie entière — que la photo doit, pour « fonctionner », tendre vers une harmonie graphique autonome et indiscutable.

J’ai commencé à réfléchir à ça l’hiver dernier sur la côte normande.

Le Tréport - février 2011

Criel plage - idem

Ensuite, j’ai constaté que les photos prises lors d’une semaine de promenades dans les Hautes-Alpes en avril semblaient suivre, modestement, le même axe de réflexion, que je livre donc ici… Les cheminements solitaires et émerveillés sur les chemins du Briançonnais (tout près de là-haut, oui, et tout près aussi, pas fou, de la toujours aussi merveilleuse pâtisserie Turin) sont tout à fait propices à ce genre d’élucubrations silencieuses et plus instinctives que réfléchies d’ailleurs : chez moi c’est toujours la pratique qui amène la théorie!

Des chemins, donc, et des cheminements…

… des ascensions…

… vers des sommets…

… ou à tout le moins passant par des vues en forme de sommet…

(Celle-là me plaît bien, et on s’approche, la vie est bien faite, du graphisme à peine figuratif dont au sujet duquel je voulais justement causer!…)

 

En passant, lumière et bourgeons de printemps obligent, par des spectacles naturels simples et éblouissants…

Des chemins, en somme…

… et des rêveries qui m’ont amené à délaisser un peu la photo descriptive pour tenter de ne retenir, sur la pellicule, que les formes et les graphies naturelles qui à tout instant s’offrent au regard…

… comme cette épingle à cheveux de sentier dans la pinède…

… ou ces troncs serrés parmi lesquels je passais tous les jours… par temps gris…

… ou par grand soleil…

… des plus serrés encore…

… des entrelacés avec eux-mêmes et avec leurs ombres…

… et puis des surfaces rocheuses aussi…

… un pan de flanc (!) de montagne…

… une coulée de pierres dans la lumière rasante…

… une coulée, que dis-je, une cascade végétale, enfin libérée de la neige…

… et en détail, où l’on imagine la neige fondre goutte après goutte…

… et puis l’infiniment petit, à quatre pattes sur le sentier…

… et pour finir l’infiniment grand, depuis la cité Vauban de Briançon, par-dessus les gorges de la Durance — et, je dois dire, très fortement inspiré par le Jean Gaumy du superbe D’après nature, paru en 2010…

Voilà… ça fait du bien de retrouver ces paysages, qui n’en sont parfois que de loin… ou de près!

Aux dernières nouvelles, les agences de notations n’avaient pas encore même commencé à envisager d’attribuer le moindre « A » à ces réjouissantes visions du généreux et éternel spectacle de la nature, fugacement mais durablement aperçues certains jours d’avril dernier dans les Alpes françaises…

Les connes…

Pouf, pouf.

La recherche de l’équilibre photo-graphique parfait — qui n’est bien sûr qu’illusion et subjectivité — continue! Ce n’est qu’un début, continuons le clic-clac, merci (pour cette série) Yashica, Leica et Makina!

Ah, je ne vous ai pas présenté le copain que je retrouvais chaque soir en rentrant au gîte..

© Loïc Seron – 19 août 2011 – www.loicseron.com

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